White paper – Contrôle social, surveillance numérique et aguets latéraux            

La notion de contrôle social, notamment centrale dans la sociologie américaine (Chriss, 2022 ; Carrier, 2006), est généralement entendue sous deux acceptions. L’une est proche du concept de socialisation et entend rendre compte de la manière dont les exigences normatives de régulation sociale sont produites, inculquées, mises en acceptabilité, actualisées dans des conduites (civilisation, conformation des institutions, des corps et des esprits). Ici, le contrôle social dessine et se trouve en rapport avec un type particulier de formation sociale. Il définit un répertoire de relations sociales qui cadrent les manières d’être ensemble, conduisent à une certaine cohésion sociale, et participent à la reproduction de cette dernière (Ross, 1901 ; Park, Burgess, 1924 ; Parsons, 1951), notamment par l’existence d’institutions spécialisées chargées de définir des normes communes et de les imposer (chambres parlementaires, justice, police, services de santé, etc.). Quand la formation sociale considérée porte en elle des relations inégalitaires (hiérarchies) et s’appuient sur des rapports sociaux de pouvoir et de domination (i.e. la plupart du temps), elle se transforme en ordre social (pour Émile Durkheim, par exemple, la socialisation est de l’ordre de la contrainte), c’est-à-dire en systèmes qui imposent à tou.te.s, l’intérêt des groupes sociaux dominants via des procédures de classement, de hiérarchisation et d’assignation notamment opérées depuis des actions de surveillance (cf. les notions de class control chez Ross – 1901 –, de tri panoptique chez Gandy – 1993 – ou celles de tri social ou de correctif phénétique chez Lyon – 2002). L’autre sens – complémentaire – attribué au syntagme « contrôle social » tient aux actions dont l’objet est de maintenir l’institution de cet ordre social et notamment, pour cela, de surveiller (Lyon, 2005) et, au besoin, de « remettre […] dans le droit chemin » (Berger, 2006), de faire rentrer dans le rang (punir, retour à l’ordre – Foucault, 1975 ; Cohen, 1985) celles et ceux qui, d’une manière ou d’une autre, dérogent ou visent à déroger à cet ordre social (décontrôle) et sont, à ce titre, catégorisés (« étiquetés ») comme déviants(Becker, 1985). Le trait commun à ces deux définitions tient notamment à la question du pouvoir, c’est-à-dire à la capacité à faire faire (une action sur l’action) et donc à définir, dans les termes de Michel Foucault, des gouvernementalités[1] dont une des dimensions est de prévenir les comportements déviants par conformation et, l’autre, de remettre en ordre celles et ceux qui dévient en les faisant rentrer dans le rang, par disciplinarisation.

Quatre premières remarques nous semblent intéressantes à faire à ce stade : 

-Premièrement, l’exercice du contrôle social tel qu’entendu en première instance (i.e. comme forme de socialisation) est l’objet de luttes de pouvoir entre entrepreneurs (institutionnels) de morale (Becker, 1985) afin de définir l’orientation générale de l’ordre social et des différents microcosmes (familiaux, professionnels, politiques etc.) qui le constituent. Ces luttes prennent forme sur fond de dynamiques sociales valoratives dont les derniers développements tiennent, entre autres choses, à la montée des idées d’extrême droite, à celle de l’illibéralisme, des obsessions sécuritaires (Michalis Lianos parle à cet égard de cindynisation – 2001) et d’une culture de la défiance et de la suspicion[2](Andrejevic, 2006 ; Bauman, Lyon, 2013 ; Quéré, 2024), des communautarismes, des singularismes individuels, à l’émergence d’un régime de véridiction « dématérialiste » (la vérité ne se trouve que dans les discours), à la numérisation accrue des espaces tant publics que privés, etc.

-Deuxièmement, il existe des « macro-espaces » du contrôle social sur lesquels règnent les États[3] et les marchés (le capitalisme)[4], mais aussi des « méso-espaces » définissant des champs et des hors-champs qui sont plus ou moins impactés par les dynamiques des macro-espaces, ainsi que des micro-espaces décrivant, pour parler comme Pierre Bourdieu, des histoires faites corps, des intériorités individuelles (des structures de personnalité) redevables de ces macro et méso espaces. L’efficacité du contrôle social tient notamment à cette présence diffractée de l’ordre social dont la force conformatrice passe autant par de vastes systèmes de contrôle, des contrats sociaux, des appareils idéologiques et des institutions spécialisées, que par des dispositions personnelles qui y sont ajustées, invitant, comme l’a montré Norbert Elias (1973), à l’auto-contrôle et à l’auto-correction (que l’on peut évidemment illustrer par les attendus du panoptique de Bentham[5] – 1791 – ou, dans un tout autre genre, par exemple, par le mouvement Quantified Self) : « au moment où il s’exerce, [le contrôle social] se traduit par une autodiscipline que l’individu s’impose à lui-même, de façon spontanée, en ayant le sentiment intime de ‘‘devoir’’ respecter les normes concernées » (Loubet del Bayle, 2013 : 475). Pour Alain Bihr, c’est ici que se déploient les deux faces supposément contraires de l’assujettissement de l’individu contemporain, dont « le renforcement du contrôle social par le processus d’intériorisation des injonctions de ce contrôle va de pair avec son autonomie accrue et trouve en cette dernière l’une de ses modalités » (2014). Une fois incorporées, les normes de l’ordre social tendent à faire des porteurs de ces dispositions ajustées, des délégués ou des porte-parole de l’ordre social[6] : « C’est une forme de contrôle social spontané, inorganisé, informel, qui résulte de la surveillance que les individus composant un groupe exercent les uns sur les autres en sanctionnant mutuellement leur conformisme ou leur déviance » (ibid. : 475-476). 

-Troisièmement, les frontières entre les versants socialisateurs et répressifs s’avèrent relativement ténues. Acclimater, surveiller (contrôler) et punir (discipliner) sont des opérations connexes qui généralement vont ensemble et dont chacune d’entre elles peut épouser une variété de moyens et de fins. On peut acclimater par l’éducation-acculturation (aux règles, au droit, à la santé, à la science, etc. – Michel Foucault parlait de « pédagogiser » les individus – 1972), par la légitimation des arbitraires normatifs, par la prévention, par le divertissement, etc. ; on peut surveiller via différentes instances (individus, collectifs, institutions) et divers dispositifs sociotechniques ; on peut punir et instaurer un retour à l’ordre par des moyens tout aussi variés, sur un continuum allant de la coercition physique la plus frontale (répression, enfermement, etc.) à l’hégémonie culturelle la plus soft (idéologie, assignation, direction intellectuelle, assistance, etc.). 

-Quatrièmement, il existe des logiques sociales dont l’objet est de s’opposer à tout ou partie des dynamiques d’accommodement, de surveillance et/ou de punition. Par exemple, des actions collectives sont, dans l’espace public, menées par des organisations diversement dédiées (ICAMS[7], Statewatch[8], Wikileaks[9], CNIL[10], Quadrature du net[11], etc.), consistant à contester les politiques de surveillance et, pour ce faire, à surveiller les surveillants via des formes renouvelées de vigilance que l’on peut qualifier avec David Brin (1998), Steve Mann et ses collègues (2003) ou Jean-Gabriel Ganascia (2009 ; 2010) de sousveillance (watching from below) ou de contre-surveillance. La phase de mise en visibilité publique peut, d’ailleurs, préalablement relever d’une surveillance (recueil, compilation et analyse) clandestine voire illégale (cf. par exemple, les vidéos tournées dans les abattoirs par l’association L214, afin de dénoncer la souffrance animale). La sousveillance est donc une activité de contrôle citoyen qui vise notamment à dénoncer les règles et les modalités de surveillance en vigueur, à s’y opposer pratiquement (Roller et al., 2023), mais aussi à proposer des options normatives alternatives de contrôle social. Selon les instances qui en sont à l’origine, ces différentes formes de veillance sont diversement justifiées. Les politiques de surveillance les plus classiquement étudiées (gouvernementales, notamment) justifient leur mise en œuvre depuis un argument sécuritaire pour se pérenniser, tandis que la sousveillance invoquent plutôt une exigence de transparence. De même, l’enjeu de la sousveillance réside le plus souvent dans la capacité à rendre visible ce qui ne l’était guère (fuite de données, détournement de fonds publics, utilisation de données personnelles à des fins politiques, etc.), quand la surveillance top-down ambitionne généralement de maintenir visible son objet d’étude et exploite à ce titre des dispositifs adaptés (géolocalisation en temps réel, reconnaissance faciale, cookies et autres traceurs en ligne, suivi visuel des manifestations par drone etc.).

De la surveillance numérique

La surveillance se présente donc comme l’un des régimes d’action du contrôle social (avec l’acculturation et la punition). Sa spécificité tient notamment à la place qu’elle occupe à l’interface de la socialisation à l’ordre et des actions visant un retour à l’ordre (orthopédie sociale), comme instance dialectisant ces deux composantes. La surveillance (et ses institutions : agences de renseignement, police, santé publique, etc. – Arboit, 2014) permet, d’un côté, d’enquêter, de recueillir des informations (inspection), de les compiler, de les stocker et de les analyser, permettant de renforcer la connaissances des individus et des collectifs et, par là même, de vérifier la conformité aux normes souhaitées d’orientation de l’action (détection) et, d’un autre côté, elle rend possible la prise éventuelle des mesures organisant un retour plus ou moins coercitif à l’ordre en cas de dérogation à ces normes (guidance, répression – Lyon, 2001). Comme l’a bien montré Michel Foucault (1975), le corps social et le corps des individus se trouve au cœur du biopouvoir et de la surveillance disciplinaire, or l’avènement du numérique permet, d’une part, un renforcement de la discipline (par la génétique, la biométrie), mais aussi, d’autre part, d’étendre la surveillance à un « corps numérique » de consistance praxéosymbolique.

La numérisation accrue des diverses sphères de l’existence a donné un souffle considérable à ces logiques de surveillance. Si cette dernière peut être exercée de manière directe par la mobilisation des sens en situation, à commencer par la vue et l’ouïe (e.g. avoir quelqu’un « à l’œil »), elle passe, la plupart du temps, par des dispositifs sociotechniques dont la numérisation du signe a renforcé la présence, la facilité d’usage et l’efficacité (prix en baisse, miniaturisation, précision des ciblages, élargissement de la mise en trace, du fichage, de l’appariement, etc.). Le numérique s’est infiltré dans tous les interstices de la vie et a littéralement colonisé les différents espaces (macro, méso et micro) jusqu’à en reformater les logiques et offrir en chacun d’eux de nouvelles possibilités de surveillance de plus en plus intrusives (Andrejevic, 2012), d’autant qu’elles sont désormais portées par des choix de design qui invitent à la vérification de présence (Marwick, boyd, 2014 ; Dunn, Langlais, 2020). Plus diversifiée, plus précise, plus systématique ou encore plus automatique, la surveillance numérique (autrement nommée dataveillance – Clarke, 1988  – ou omniveillance – Blackman, 2019) a été propulsée par les Big Data, les algorithmes prédictifs et l’intelligence artificielle, mais aussi par tout un ensemble de dispositifs de collecte de données accompagnant le déploiement de l’informatique connectée (cookies, puces RFID, GPS, APIs, etc.). Le numérique étant devenu une lignée technique hégémonique et les outils de la « nouvelle  surveillance » s’y rattachant, ce sont les logiques même de surveillance qui s’amplifient et nourrissent en retour la culture de la surveillance (Lyon, 2017) qui se trouve également à son principe[12].

À un niveau macro, s’agissant des États, la dématérialisation de l’action publique a par exemple eu de nombreuses conséquences et, plus particulièrement, sous l’angle de la surveillance, a permis un fichage sans précédent, ainsi que la constitution de bases de données interconnectées permettant un contrôle amplifié des administrés (Granjon, 2025, Guillaud, 2025) et de certains allocataires en particulier. Sous le coût d’une surveillance renouvelée, la relation administrative tend à se fonder sur une ingénierie sociale des inégalités susceptible de créer ce que Virginia Eubanks (2018) nomme des « hospices numériques », c’est-à-dire des espaces de pratique conformés pour des catégories sociales particulières, renforçant leur contrôle, leur stigmatisation et les inégalités sociales dont elles sont les victimes (Monahan, 2008). Du côté du marché et de la marchandise, l’époque est marquée par l’émergence d’un capitalisme de surveillance (Zuboff, 2020 ; Masutti, 2020) au principe d’une nouvelle dynamique d’accumulation du capital reposant sur un extractivisme (Kienscherf, 2022) des données – aussi a-t-on initialement parlé de dataveillance (van Dijck, 2014). Au sein de celui-ci, le contrôle social se trouve au cœur même de marchés qui reposent sur des capacités inédites à tirer profit des traces numériques constituées par les contenus que déposent en ligne les usagers (textes, photos, vidéos, etc.), mais également par les actions qu’ils déploient (chercher, commenter, visionner, discuter, etc. – e.g. par exploitation des data logs), ainsi que par les trajectoires qu’ils empruntent (une balistique numérique). Le capitalisme de surveillance aspire donc à trouver les moyens d’identifier tout ce qui participe de la singularité des sujets d’une part (affects, préférences, goûts, valeurs, dispositions, compétences, etc.), et à catégoriser ce qui peut leur être commun d’autre part, et fait de chaque acte, un actif à pourchasser, à catégoriser et à vendre (Granjon, 2022). Fondé sur une architecture de contrôle capable de compiler et d’analyser des masses considérables de données (Big Data Surveillance – Andrejevic, Gates, 2014), le capitalisme de surveillance initie une nouvelle étape dans le profilage des populations (Mattelart, Vitalis, 2014).

À un niveau méso, ce sont, par exemple, nombre d’espaces professionnels qui se sont vus impactés, fragilisant les professionnalités constituant le cœur de certains métiers (e.g. le travail social) et renforçant les processus de contrôle hiérarchique ou latéraux (entre pairs – Guillaud, 2025). Quant à la dimension individuelle, la multiplication des équipements mobiles et connectés, la tendance à la connexion permanente et le succès des réseaux sociaux permettent, à partir des diverses traces laissées par les utilisateurs, un profiling de plus en plus précis et intrusif[13]. La liberté d’action numérique et la multiplication des services sont des facilitateurs de la vie ordinaire, mais elles se révèlent être également au principe de la mise en œuvre d’instruments de contrôle de plus en plus sophistiqués. Ce qui pour l’usager ordinaire des technologies numériques d’information et de communication (TNIC) se présente comme des possibilités augmentées d’actions connectées est aussi au fondement de pratiques de recueil de données qui peuvent, a contrario, conduire pour certains publics à une restriction discrète, méconnue car invisibilisée, des possibles en ligne (Pariser, 2011), tandis que d’autres exploitent ces « bulles de filtre » pour personnaliser les contenus qui leur sont propulsés et en exclure volontairement ce qu’ils ne souhaitent pas rendre visible.

À l’ère numérique, la surveillance aurait donc tendance à s’imposer à l’ensemble des sphères d’activité. Certains auteurs avancent que nous assistons à l’émergence d’une surveillance totale (Rule, 1973) ou d’un autoritarisme numérique (Yayboke, Brannen, 2020), y compris au sein des régimes démocratiques (Lior, 2025), par exemple, via la surveillance de plus en plus étroite des opinions publiques et des citoyens (Bennett, 2015) ; surveillance qui, sous certaines formes, conduit à porter atteinte aux droits humains, à la vie privée et aux libertés civiles (cf. le scandale Cambridge Analytica, du nom de l’entreprise qui a organisé une manipulation de l’opinion publique lors des élections états-uniennes – Manokha, 2018). Mais cette tendance à l’affermissement du contrôle social et notamment à celui de la surveillance touche également des espaces et des territoires de moindre importance, à l’instar des smart cities (villes censées être intelligentes, innovantes, durables, inclusives, participatives, etc. – Courmont, 2022) qui, par le recours étendu aux TNIC branchées sur les flux urbains toujours plus nombreux, semblent enjointes à devenir des safe cities(Tironi, Valderrama Barragan, 2016) qui maillent leurs territoires de dispositifs de surveillance (capteurs, caméras, cartes, lecteurs de plaque, drones, biométrie, etc.) avec le renfort mercantilement intéressé d’entreprises privées[14] à qui sont confiées les tâches d’implémentation, de recueil, de stockage et de traitement des données puisées au sein des espaces publics, mais aussi à partir des pratiques privées territorialisées (géolocalisation, conversations, etc. – Amin, Thrift, 2002). La sécurité urbaine est un marché en pleine expansion et les communes sont toujours plus nombreuses à s’équiper en coûteux dispositifs de vidéosurveillance (autrement nommée « vidéoprotection ») censés permettre une baisse de la délinquance – ce qui, à ce jour, est loin d’être démontré, d’autant que le fantasme d’automatisation de cette surveillance se heurte régulièrement à des limitations techniques et des approximations qui rendent l’action humaine des « vérificateurs de contenus » indispensable (Le Ludec, Cornet, 2025). La vidéosurveillance n’est toutefois pas le fait que des collectivités territoriales ou des structures privées. Ce sont aussi des habitants qui s’équipent et organisent parfois même des réseaux communs de surveillance de leur voisinage, censé notamment renforcer le lien communautaire (Bennett et al., 2006 ; Garofalo, McLeod, 1989). Destiné à sécuriser les environs domiciliaires contre de supposés individus malintentionnés, étrangers au quartier[15], le neighborhood watching conduit aussi à surveiller nombre de personnes présentes dans le quartier (promeneurs, artisans, etc.), dont ses propres voisins (Demichel-Basnier, 2025). Au motif de la lutte contre la criminalité de proximité se développent donc des dispositifs de surveillance partagés qui facilitent, par un usage intégré au quotidien, la mise en disposition de penchants au « gardiennage » chez les citoyens les plus ordinaires (Gary T. Marx – 1989 – parle à cet égard de l’émergence d’une « nation d’informateurs ») et en viennent même à devenir une motivation quant à l’entretien des sociabilités entre voisins (Kurwa, 2019). Les travaux conduits sur ces phénomènes montrent à tout le moins leur ambivalence. Censés combattre le sentiment d’insécurité, ils distillent pourtant, la plupart du temps, une peur diffuse, poussent à une appréhension des espaces publics comme lieux privés et incitent à envisager la différence, l’imprévu, voire l’anodin (un paquet, un sac, un véhicule stationné, etc.) comme de potentiels dangers (Larsson, 2016). Aussi sommes-nous enjoints à être « attentifs ensemble » dans les lieux publics. De plus en plus de municipalités affichent une signalétique « voisins vigilants », à des fins de prévention « de la délinquance et des cambriolages[16] » : la solidarité entre habitants revêt ici la forme d’une veillance des propriétés d’autrui, explicitement encouragée et à des fins de réassurance. Pour autant, ces « gardiennages » peuvent également servir à enclencher des débats, ouvrir à une réflexivité collective et raviver des formes démocratiques par le bas (Purenne, Palierse, 2016).

Le numérique en général, ainsi que l’informatique connectée et ses fréquentes incitations à l’exposition et aux écritures de soi (Granjon, 2010 ; Granjon, Denouël, 2010) amenant à gérer des expressions de soi dans de multiples contextes de plus en plus complexes (Lampinen et al., 2009 ; Stutzman, Kramer-Duffield, 2010) ont contribué à l’extension du domaine de la surveillance en déplaçant les normes de la contention de soi par prescription technique[17] (Kovanic, Spac, 2022). Ils ont aussi permis le développement d’une surveillance singulière en ce qu’elle s’applique, du fait notamment de son caractère intrusif, mais généralement peu perceptible, à un nombre toujours plus important d’individus, qu’elle porte sur une quantité d’actions toujours plus vastes, en ligne et hors ligne, et qu’elle s’intègre toujours davantage à l’ordinaire (consommatoire, conversationnel, résidentiel, etc.) des surveillés (infiltration). Aussi tend-elle à devenir « géométrale », c’est-à-dire à multiplier les points de vue de surveillance et se faire potentiellement « supervision » (une surveillance de toute part – surveillant assemblage : Haggerty, Ericson, 2000). La surveillance se banalise (Brayne, 2022 ; Bellanova et al., 2010) dans la mesure où, qu’elle se fasse discrète et devienne anodine parce qu’elle est subrepticement ancrée dans notre quotidien d’individus connectés (Zygmunt Bauman et David Lyon parlent à cet égard de surveillance liquide – 2013) ou bien qu’elle se manifeste bruyamment y compris de manière incommodante (rappels que nous sommes « gardés à vue » par la géolocalisation parentale en tant qu’enfant, ou que nous avons bien lu un message d’un pair/d’un collègue mais que nous n’y avons pas encore répondu, etc.), elle reste, dans les deux cas, largement acceptée quand, notamment, elle s’organise en contrepartie d’un service jugé « utile ».

Ce que la surveillance numérique banalise, c’est, certes, la possibilité d’être surveillé, mais c’est aussi celle de devenir, à son tour, surveillant, de se transformer en Argos Panoptès et de pouvoir suivre, de plus en plus près, la vie des autres, celle de ses pairs (« surveillance interpersonnelle » – Bradwell, Gallagher, 2007 ; Young, 2009), voire d’être un surveillant de sa propre personne, celle-ci pouvant être observée grâce au développement très important des pratiques numériques « fonctionnellement dédiées à la présentation de soi-même » (Honneth, 2007 : 119) : « L’homme vit désormais en miroir de sa propre vie, il réfléchit et il s’analyse, jusqu’à transformer son quotidien en objet d’interrogation comparable à l’objet d’expérimentation du scientifique en laboratoire » (Kaufmann, 2003 : 148). Avec le développement des écritures, des métriques de soi et du self-tracking émerge, par exemple, la possibilité d’une surveillance autoréférentielle (Klauser, Albrechtslund, 2014 – Jeeshan Gazi parle à cet égard de soiveillance – 2018). Celle-ci peut être vue comme l’indice d’une extension de la réflexivité individuelle et de nouvelles formes d’intensification des rapports de soi à soi permettant « de jouir de soi, comme d’une chose qu’on a à la fois en sa possession et sous les yeux » (Foucault, 1984 : 91). Toutefois, cette jouissance réflexive n’est pas exempte de tendances contradictoires : de celles qui renforcent le sujet dans ses penchants égotistes et utilitaristes, l’amenant parfois aux limites de logiques d’amoindrissement de soi (Granjon et al., 2012).

Aguets latéraux

La banalisation de la surveillance conduit donc au développement de formes de vigilance et d’attention scrutatrice décentralisées (peer-to-peer monitoring – Andrejevic, 2005). Elles ne sont plus seulement le fait de structures verticales du pouvoir et d’institutions dédiées (bien que celles-ci puissent les promouvoir et les inciter), mais de personnes qui, de leur propre initiative, s’engagent dans de telles pratiques, pour des raisons diverses (curiosité, éducation, sécurité, jalousie, syndrome paranoïaque, divertissement, etc. – Mols et al., 2023 ; Albrechtslund, Dubbeld, 2005) ; pratiques qui n’ont d’ailleurs pas attendu le numérique pour exister[18] (Culberson, 1990) et se déclinent selon un large répertoire de comportements (vigilantisme, autodéfense, voyeurisme, harcèlement, signalement, etc. – Loveluck, 2016). Cette surveillance des entre soi et entre pairs (interpersonal watching – Albrechtslund, 2008) peut notamment être considérée comme utile dans l’idée de savoir à qui on a affaire, voire nécessaire « pour évoluer dans un monde où les individus ne sont pas toujours ceux qu’ils prétendent être » (Andrejevic, 2006 : 406), ni « la source la plus fiable sur les données qui les concernent » (Crawford et al., 2015). Les travaux menés sur l’usage des réseaux sociaux numériques (notamment par les jeunes – Williams, 2023 ; Bruna, 2022a) révèlent que les potentiels de surveillance qu’offrent ces dispositifs sont appréciés, désirés (Lyon, 2018), servent à la construction identitaire (Amichai-Hamburger et al., 2008) et constituent même l’un des motifs centraux de leur utilisation (Stalking – Dunn, Langlias, 2020 ; Ivana, 2013) ; intérêt[19] contribuant même parfois à l’émergence de nouveaux formats et contenus médiatiques, à l’instar des vidéos divertissantes montées à partir des images produites par des doorbell cameras[20] (Benjamin Garfield parle à cet égard de « squeeveillance » – 2024) ou des relevés GPS des speedsurfers[21] (Palmas, 2015). Cette forme spécifique de surveillance est tour à tour qualifiée, dans la littérature spécialisée, de rhizomatique (Haggerty, Ericson, 2000), latérale (Andrejevic, 2005), participative (Poster, 1990 ; Albrechtslund, 2008), interpersonnelle (Trottier, 2012a/b) ou encore de sociale et réciproque(Marwick, 2012), expressions auxquelles nous préférons le syntagme aguets latéraux ou les termes de co-veillance (Mann et al., 2003 ; Mann, 2016) ou d’entreveillance (Aïm, 2020), afin de conserver le terme de surveillance pour décrire les logiques dites « top-down ». 

Comme le note Vanessa Codaccioni, la logique des aguets latéraux reste néanmoins attachée, sous certains aspects, aux dynamiques de surveillance et peut en être une déclinaison. Elle participe notamment « d’une sécurité inclusive qui [fait] participer les citoyennes et les citoyens à la défense de l’État et des populations civiles, et, incidemment, les [associe] à la lutte contre des ‘‘ennemis publics’’, que ces derniers soient des ennemis politiques, des criminels ou des délinquants de droit commun, ou encore, plus récemment, des terroristes » (2021). Cette articulation aux politiques d’État[22] ne saurait toutefois représenter l’ensemble des pratiques d’interveillance. Il en est beaucoup d’autres modalités qui s’éloignent plus nettement de cette forme d’auxiliarisation sécuritaire (Chan, 2008 ; Reeves, 2012) et qui tiennent à la scrutation d’autrui, notamment (mais pas seulement) via son « spectre numérique », c’est-à-dire l’ensemble des traces (in)volontaires – telles que décrites supra – qu’il laisse du fait de ses usages des TNIC : 

« Le traçage est d’autant plus pervasif que la structure technique et relationnelle du réseau démultiplie les inscriptions. Aux innombrables indices que chaque individu dépose de lui-même s’ajoutent ceux que des tiers produisent sur lui, en parlant de lui, en montrant sa photo, en le citant, en taguant ou en commentant ses prestations, en se liant à lui ou à ses contenus, etc. Le traitement numérique du signal permettant d’exploiter des granularités d’information très en deçà du message, les données à caractère personnel ne sont plus circonscrites aux procédures d’identification explicites » (Merzeau, 2009 : 69).

À l’ère du numérique, chacun semble donc pouvoir être à la fois entreveillé et entreveillant et semble globalement se satisfaire de cette possibilité d’intervisibilité (Trottier, 2012a ; Brighenti, 2010). Des travaux (Williams, 2023) montrent, par exemple, que les jeunesses des sociétés capitalistes avancées[23] se sont largement accoutumées aux procès de surveillance et d’omni-panoptisation[24] (Young, 2009 ; Whitaker, 1999). Par ailleurs, des enquêtes quantitatives récentes[25] montrent que le renforcement, chez les adolescentes, du sentiment d’être en sécurité représenterait aujourd’hui le corollaire d’une entreveillance demandée car jugée nécessaire (et non contrainte ou subie) : 72 % des jeunes filles interrogées pensent que la possibilité d’être géolocalisées par leurs parents ou par leurs pairs joue un rôle positif sur leur bien-être, tandis que pour les adolescents interrogés – tous sexes confondus – c’est le terme « sécurité » qui vient en premier à l’esprit de 66 % d’entre eux lorsque le partage de géolocalisation avec les pairs ou les proches est évoqué. Lorsqu’elles se rendent à un premier rendez-vous avec une personne rencontrée en ligne, plus de 78 % des filles de l’enquête expliquent partager leur position géographique avec un.e ami.e ou une personne de leur famille. Sans invalider ces résultats, d’autres travaux, notamment ceux du Pew Research Center, présentent toutefois des conclusions plus nuancées[26].  Et à l’évidence, les conséquences de ces pratiques d’aguets latéraux ne sont pas toujours positives (angoisse, mésestime de soi, discrimination, harcèlement, etc. – Butkowski et al., 2019 ; Gozlan, 2018 ; Lukacs, Quan-Haase, 2015) et participent des cultures individualistes et consommatoires notamment fondées sur la concurrence (se mesurer/comparer aux autres), l’optimisation et la performance/productivité de soi (Palmas, 2015). Ainsi l’utilisation de ces dispositifs interveillanciels ordinaires semble-t-elle participer du glissement d’une surveillance panoptique foucaldienne permanente dans ses effets et discontinue dans son action (1975) à une entreveillance continue dans son action, réciproque dans celles et ceux qui en sont à l’initiative et disruptive dans ses effets, par exemple du sein de jeunes couples qui distinguent « un avant et un après » lors de l’instauration presque ritualisée de la surveillance réciproque par géolocalisation (Bruna, 2022a). Il faut par ailleurs souligner que le contrôle social à l’ère de l’informatique connectée tend à devenir un dispositif intégré. Le numérique est à la fois instance de socialisation, de conformation, de surveillance, mais il offre également de nouvelles virtualités punitives en facilitant notamment la publicisation et la viralisation des informations collectées ; élargissements de la surveillance qui peuvent être vécus comme des atteintes à la personne (Cho, LaRose, 1999 – e.g. les mouvements #MeToo et #Balancetonporc ou le hacking de lutte contre les réseaux pédocriminels font largement usage des TNIC pour dénoncer les agresseurs[27]).

De surcroît, cette symétrisation des rôles entre coveillants et coveillés ne veut pas dire qu’il y ait similarité et encore moins égalité des « vues scrutatrices » dans la mesure où celles-ci dépendent des points de vue de ceux qui épient, de qui ils sont, de leurs compétences, de leurs dispositions, de qui ils scrutent, de la manière dont ils les observent et des rapports sociaux qui définissent les relations qui relient scrutés et scrutants. La dialectique épiés/épiants dépend tout autant de la capacité des scrutés à maîtriser la visibilité de leurs attributs identitaires, à réserver la déprivatisation du soi à certains « regards » seulement, à « gérer des publics disparates sous un même script social » (boyd, 2008 : 18), à contrôler leurs décontrôles (Jiow, Jimenez, 2015 ; Wouters, 2007), mais aussi à lutter contre les intrusions (anonymisation, cryptage, déréférencement, etc.). Si le niveau de compétence des usagers n’est pas toujours à la hauteur du niveau de protection numérique qu’ils souhaiteraient mettre en œuvre, ils n’abandonnent pas pour autant l’idée qu’il est des espaces privés ou intimes qui ne sauraient être mis en visibilité sans quelque précaution (Casilli, 2015). La privacy reste un thème central au nombre des préoccupations des usagers des TNIC[28] (Lusoli, Miltgen, 2009), mais d’aucuns estiment, non sans paradoxe, que la surveillance est aussi une sorte de droit social qui devrait être, au même titre que la vie privée, protégé par des règles juridiques (Williams, 2023). Surtout, elle reste socialement distribuée. Si les risques pris en termes de dévoilement de soi sont généralement considérés et justifiés en raison des opportunités (notamment relationnelles – Aguiton et al., 2009 ; Youn, 2005) qu’ils peuvent ouvrir, ce jeu sur les coûts et les conjonctures est d’autant moins aventureux que l’on connaît bien les possibilités d’ajustement technique des dispositifs utilisés et que l’on a, surtout, pleine conscience des implicites sociaux quant aux manières de se donner à voir.

L’entreveillance, un « moins pensé » des Surveillance Studies

Dans Les théories de la surveillance (2020), Olivier Aïm souligne la minoration des intérêts de connaissance pour les formes d’entreveillance qui se trouvent pourtant, aujourd’hui, parfaitement ancrées dans les existences connectées des individus qui, tour à tour, peuvent être objet et sujet de la veillance. Si ce phénomène n’est pas nouveau, il demeure que la littérature démontre une démultiplication inédite des possibilités de collecte informationnelle sur ses proches et ses pairs en contexte numérique. Les travaux existants explorent progressivement les pratiques d’aguets latéraux au prisme d’intérêts de connaissance pour différents domaines sociaux. Par exemple, sous l’angle de la parentalité, la coveillance peut se justifier de différentes manières : par une volonté parentale de transparence face à l’opacité des usages numériques des enfants (Havard Duclos, Pasquier, 2018), par une recherche de sécurité qui amène jusqu’à leur géolocalisation en temps réel (Widmer, Albrechtslund, 2021 ; Mavoa et al., 2023), ou encore par la volonté de vérifier la correspondance entre le discours de l’enfant et ce qui est effectivement révélé par l’outil, concernant par exemple ses résultats scolaires ou sa position géographique (Bruna, 2022b). La perspective du care et de la responsabilité parentale (ibid.) reste toutefois particulièrement invoquée et oblige à penser la dangerosité potentielle des « mauvais » usages des dispositifs numériques, par exemple lorsque Google présente son application Family Link[29] comme une manière de « veiller à la sécurité de sa famille » ou de donner à ses enfants « de bonnes habitudes numériques ». 

D’autres thématiques sont également abordées, mais de nombreuses modalités sociotechniques de coveillance mériteraient d’être investiguées de façon plus fouillée : relations amicales, amoureuses, traçage des ascendants (jusqu’à leurs données de « bien-être », voire de santé), performances sportives, etc. Une des caractéristiques majeures de ces pratiques tient à ce qu’elles s’inscrivent dans une tension forte entre liberté individuelle, injonction à participer en ligne et acceptation de différentes formes de contrôle social (y compris par les pairs, en grande partie numérique – ce que certains qualifient de « privacy paradox » – Barnes, 2006). Les individus se trouvent partagés entre souci du respect de leur vie privée, accompagné du désir de faire en sorte que leurs données personnelles ne soient pas indûment exploitées, stockées ou diffusées, et désir de jouir des bénéfices de l’usage des TNIC qui peuvent, par exemple, jouer le rôle de marqueurs valorisants de leur style de vie. Aussi nous semble-t-il essentiel d’identifier plus avant ces formes et pratiques d’entreveillance, en tenant compte des rapports sociaux au sein desquels elles s’inscrivent, du sens qu’elles ont pour celles et ceux qui y ont recours et en prêtant attention aux enjeux sociaux qu’elles révèlent. Quatre axes de questionnement nous semblent plus particulièrement pertinents :

-Un premier enjeu pour la compréhension fine des usages sociaux de la coveillance tient sans doute à la singularité des pratiques qui reposent sur un ensemble d’éléments en rapport avec les sujets coveillés et coveillants, leurs relations, les motivations et justifications des premiers, les réactions éventuelles des seconds (affrontement, dissimulation, retrait, etc.), l’empan des informations récoltées, mais aussi les environnements socioculturels et sociotechniques qui en constituent la super- et l’infra-structure. Quelles que soient les logiques de contrôle en jeu, celles-ci décrivent des asymétries, fussent-elles momentanées, sans conséquence ou réversibles, dont il est indispensable de saisir les ressorts finalitaires et de mise en œuvre pratique (Lyon, 2002, 2018). Il s’agit donc d’envisager les actes de (co)veillance comme relevant d’un dispositif au sens foucaldien du terme, c’est-à-dire « un ensemble résolument hétérogène, comportant des discours, des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions réglementaires, des lois, des mesures administratives […]. Le dispositif lui-même, [étant] le réseau qu’on peut établir entre ces éléments » (Foucault, 2001 : 299).

-Parmi ces différents points d’attention, il en est un qui nous semble particulièrement important, résonnant avec les perspectives globalement critiques présentes au sein des Surveillance Studies (Lyon, 2002), lesquelles s’intéressent, depuis des cadres théoriques variées puisant souvent dans la French theory (Michel Foucault et Gilles Deleuze en tête) : la dialectique domination/émancipation. La coveillance participe de facto de rapports sociaux de domination transversaux qu’il est important de restituer dans leur complexité intersectionnelle large (classe, « race », genre, âge, culture, etc.). Par exemple, plusieurs travaux montrent que les jeunes femmes des classes populaires sont davantage surveillées et invitées à l’autocontrainte dans leur exposition en ligne (Déage, 2018). Ces rapports peuvent aussi n’exister qu’en certains microcosmes (e.g. familiaux, professionnels) et se présentent comme des rapports de pouvoir agençant des différentiels de position qui ne valent qu’en ces espaces. La coveillance peut s’appréhender comme le précipité, mais aussi le renfort de rapports sociaux qui établissent des systèmes de différenciation, définissent des hiérarchies et assignent des places.

-Par ailleurs, à la différence des logiques de surveillance, de sousveillance ou de contre-surveillance pour lesquelles la distribution des (dés)avantages semble à première vue assez simple à entrevoir, les dynamiques d’entreveillance prennent forme sur des relations plus troubles qui peuvent être de pouvoir comme de soin et dont on peut faire l’hypothèse qu’elles donnent davantage lieu à des négociations (Marwick, 2013). Coveillants comme coveillés peuvent en tirer bénéfices comme en subir les préjudices dans des proportions et sous des aspects qu’il faut minutieusement repérer. Les dispositifs de coveillance ont tendance, dans leurs conséquences, à déborder des conséquences attendues de leur implémentation. C’est par exemple ce que montre Clément Rivière (2017) à propos de l’intériorisation, par des jeunes filles, de vulnérabilités genrées quant à leur présence dans l’espace urbain, dispositions qui justifient pleinement, pour certaines, le fait d’être coveillées – et par là même rassurées.

-Enfin, il nous semble utile de prêter attention aux « abandonnistes » de l’entreveillance, c’est-à-dire celles et ceux qui ont pu, un temps se livrer à des aguets latéraux, mais ont fini pour ne plus y avoir recours. De la même manière que la sociologie des usages a pu s’intéresser aux trajectoires de pratiques (Granjon, 2012), les Surveillance Studies auraient quelque évident intérêt à initier une balistique de la sur-sous-co-veillance et de saisir les raisons et les façons dont on passe d’une pratique à une autre, les conditions d’abandon (partiel, complet, momentané, durable, etc.), de reprise et de recalibrage des usages surveillanciels. Dans un contexte idéologique et sociotechnique pour le moins favorable aux enquêtes tant sur soi et que sur les autres, il faut se mettre en capacité de comprendre et expliquer, dans le temps, du côté des coveillants, la variété des (dés)engagements et, du côté des coveillés, l’évolution du répertoire des éventuels dégagements.

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[1] « Par ‘‘gouvernementalité’’, j’entends l’ensemble constitué par les institutions, les procédures, analyses et réflexions, les calculs et les tactiques qui permettent d’exercer cette forme bien spécifique, quoique très complexe, de pouvoir qui a pour cible principale la population, pour forme majeure de savoir l’économie politique, pour instrument technique essentiel les dispositifs de sécurité » (Foucault, 2004 : 111).

[2] « Ce qui a changé dans la dernière décennie, c’est que désormais ces sociétés de contrôle se doublent de sociétés de suspicion. Des sociétés qui se prémunissent structurellement contre l’‘‘insurgent’’ » (Mattelart, 2007 : 234).

[3] Les États sont notamment à l’origine de politiques sécuritaires qui sont aujourd’hui menées dans la plupart des sociétés occidentales : lutte antiterroriste « globale », répression des mouvements sociaux, gestion des flux migratoires, etc.

[4] Les entreprises sont évidemment des lieux de surveillance au sein desquels le salariat subordonné (notamment quand il est syndiqué) est contrôlé et surveillé de différentes manières. Si dans le cadre du taylorisme ou du fordisme la surveillance était plutôt directe (notamment assurée par les contremaîtres), les nouvelles formes de management ont plutôt eu tendance à rendre plus diffuse la surveillance et à la confier au réseau (Boltanski, Chiapello, 1999). Plus récemment, le contrôle entrepreneurial s’est vu, en certaines branches, largement pris en charge par la technologie (data-driven performance management systems, « bossware », Employee surveillance technologies – Munn, 2024 ; Cousineau et al., 2023), conduisant, par exemple, à l’émergence de conditions de travail de plus en plus précarisées (plateformisation, ubérisation, travail du clic, etc. – Chakramakkil Sathian, 2024 ; Casilli, 2019).

[5] La panoptique est un dispositif permettant de surveiller largement, sans être vu, et cette invisibilité du surveillant, conduit tendanciellement le surveillé à s’auto-contrôler, sans avoir la preuve tangible de sa surveillance effective (Galic et al., 2017).

[6] Ce qui n’empêche pas l’inquiétude que peuvent ressentir certaines personnes quant à l’extension du domaine de la surveillance, notamment étatique (Auxier, Raine, 2019).

[7] https://liguedesdroits.ca/wp-content/fichiers/ANA-ANG-2005-04-20-Camp_surv_globale.pdf.

[8] https://www.statewatch.org/about/.

[9] https://www.wikileaks.org.

[10] https://cnil.fr/fr.

[11] https://www.laquadrature.net.

[12] Le processus de civilisation tient, pour Norbert Elias (1973), à une disciplinarisation des individus et à un refoulement de certains comportements et des élans impulsifs qui, au niveau du sujet, deviennent des dispositions à la contention de soi. Cette formalisation des mœurs s’est ensuite, au XXe siècle, assouplie et ouverte à certaines formes contrôlées de décontrôle de soi (informalisation – Wouters, 2007). Certains affects, émotions et attitudes redeviennent alors acceptables et l’on assiste, selon Cas Wouters, à un relâchement graduel et maîtrisé de l’autorégulation et à un assouplissement des normes de régulation des structures de personnalité. Cet évasement progressif des normes comportementales s’est accompagné, d’une part, d’un processus de publicisation de ce qui jusque-là devait rester dans le domaine de l’intime ou du privé et, d’autre part, d’un développement sans précédent de la mise en traces des identités, des récits et des actions des individus. Le couplage de l’informalisation à la technologisation des conduites a permis l’essor (d’une culture) de la surveillance étendue (et donc d’une élévation du seuil de permissivité à se laisser documenter) qui se présente comme l’un des outils centraux des formes de pouvoir hégémoniques, étatiques et marchandes (tous étatisés, tous marchandisés – Demias-Morisset, 2025 ; Zuboff, 2020), mais aussi de nombre d’institutions et de microcosmes qui gardent donc, par la surveillance, « un œil » sur les comportements qui s’écartent des normes sociales, mais aussi ceux qui, sans être nécessairement déviants, pourraient être davantage contrôlés à diverses fins.

[13] « De quoi le profilage est-il le nom ? C’est une forme de contrôle indirect des individus à partir de l’exploitation des informations prélevées sur eux. Du livret ouvrier aux registres de police et aux fichiers manuels, jusqu’à l’apparition de l’informatique puis de l’Internet, cette forme de contrôle n’a cessé de se perfectionner et de s’étendre. Si bien qu’un nombre croissant d’informations sont aujourd’hui ponctionnées sur nos comportements et nos déplacements pour en extraire des profils individuels et les segmenter » (Mattelart, Vitalis, 2014 : 5).

[14] D’une manière générale, le marché de la sécurité, y compris celui à destination des individus les plus ordinaires est en plein essor (Kennedy, Coelho, 2022). Pour la France, cf. https://www.insee.fr/fr/statistiques/2499242.

[15] Le repérage des suspects ne se fonde pas uniquement sur des comportements, mais aussi, bien souvent, sur des allures, des morphotypes et des préjugés racistes ou classistes pouvant conduisant à des discriminations, voire à des violences physiques pouvant aller jusqu’à des cas d’homicide. Cf. https://blogs.lse.ac.uk/usappblog/2021/09/10/how-surveillance-technologies-and-neighborhood-watch-apps-are-capturing-and-reflecting-communities-prejudices/.

[16] https://www.voisinsvigilants.org.

[17] Les surveillances en ligne ne s’exercent généralement pas sous les auspices d’une présence conjointe « et en vertu de cette présence conjointe » selon l’expression d’Erving Goffman (1974), mais à l’aune d’une co-présence à distance, protégée par des écrans et la plupart du temps asynchrone. Sur les réseaux sociaux numériques, la mise en publicité est techniquement gérée et tend à désindividualiser et décontextualiser les données des utilisateurs, lesquelles, bien que personnelles, sont néanmoins appréhendées comme caractéristiques d’une entité collective supérieure. En migrant d’une page de profil locale vers un flux d’information déterritorialisé, les contenus perdent potentiellement leur sens premier. Autrement dit, en devenant mobiles ils se trouvent soumis au risque de réinterprétations ignorantes des cadres de production initiaux des énoncés et auxquels ceux-ci ne sont plus nécessairement liés. C’est une visibilité trouble et parcellaire que ces dispositifs organisent ainsi en ne guidant plus les manières voir et ne permettant plus de se saisir des contenus en conformité avec les adressages originaux.

[18] Si la banalisation de la surveillance est, dans la période actuelle, en rapport évident avec le développement des TNIC, le phénomène a pu être prégnant avant même le développement du numérique (Reeves, 2012). Cf. notamment les travaux portant sur le contrôle social en République Démocratique Allemande et les activités de la Stasi (Droit, 2009).

[19] Intérêt pour la surveillance qui résonne aussi, parfois, avec certaines formes de plaisir à la surveillance – scopophilie (Chan, McKnight, 2024).

[20] https://www.facebook.com/groups/ringdoorbellusersgroup/.

[21] https://www.gps-speedsurfing.com.

[22] Les possibilités de surveillance latérale sont aussi saisies par des institutions pour se renseigner, par exemple, sur leurs futurs employés, sur leurs étudiants, sur leurs enseignants, sur ce qu’ils disent de l’institution, etc. (Tréguet, Mirman, 2022 ; Trottier, 2011).

[23] S’intéressant aux usages numériques des adolescents, Sonia Livingtsone (2008) insiste sur la nécessité d’appréhender leurs pratiques comme un processus conjoint de construction de soi et d’élaboration de rapports aux autres (construction of self and peer relations). Elle montre notamment que le rapport que les adolescents entretiennent à la sphère privée a sensiblement évolué, renégociant les normes de la contention de soi des générations précédentes. Ce déplacement ne relève pas d’un relâchement général des conduites, mais plutôt d’une révision contextuelle du répertoire des informations potentiellement dévoilables.

[24] « Au niveau des mentalités collectives, une sorte d’accoutumance s’est créée qui a élargi les seuils de tolérance et a fait que beaucoup consentent, sans même parfois s’en apercevoir, des abandons importants de leur sphère privée et de leurs droits fondamentaux. Et ce non seulement à l’égard des techniques de surveillance et de fichage, mais aussi des instruments de mesure et de captation des savoir-vivre individuels par le complexe médiatique et publicitaire » (Mattelart, 2007 : 236).

[25] Source : https://tech.hindustantimes.com/tech/news/stunning-survey-says-teenagers-want-to-be-tracked-by-parents-on-phones-71698127950102.html

[26] Source : https://www.pewresearch.org/wp-content/uploads/sites/9/2013/05/PIP_TeensSocialMediaandPrivacy_PDF.pdf

[27] Cf., par exemple, https://www.teameunomie.com/acceuil/acceuil.html.

[28] Heather Hundley et Leonard Shyles (2010) ont par exemple montré que les jeunes internautes sont plutôt très attentifs aux personnes qu’ils intègrent dans leur cercles d’amis online. Par le biais d’une ratification très sélective des demandes d’amitié qu’ils peuvent recevoir, ils n’hésitent pas, pour certains d’entre eux, à restreindre leurs contacts aux seules personnes qu’ils connaissent, même s’ils concèdent aisément que le fait de disposer d’un large réseaux de « friends » est vécu comme une fierté.

[29] https://families.google/intl/fr/familylink/.