Billet – 49, 50 et après ? Entretenir le contre-feu sacré des arts – Uzeste
La 49e édition de l’Hestejada de las arts – la grande fête des arts – a failli ne pas avoir lieu. Les feux, en cet été 2026, ont ravagé plus de 42 000 hectares du massif forestier des Landes de Gascogne. Un record. Mais peut-on réellement parler de forêt ? Ne serait-ce pas plutôt des champs de pins, comme il existe des champs de maïs ou de blé en Beauce ? L’industrie sylvicole, pilotée par de grands propriétaires terriens qui voient dans la monoculture le meilleur moyen de faire des profits, ne se soucie guère des conséquences humaines et environnementales de son fétichisme biomarchand.
Début août, la préfète de la Gironde publie un arrêté plaçant le département en Vigilance Orange pour les risques de feu de forêt, portant mesures de restrictions. Au sein des communes à dominante forestière dont Uzeste fait partie, ces limitations indiquent notamment que « les manifestations festives, sportives et culturelles sont interdites ». Dans la foulée, le maire d’Uzeste, pompier de profession, publie un arrêté municipal mentionnant, en écho, qu’il est « interdit tout rassemblement et manifestation sur tout le domaine public du territoire de la commune d’Uzeste jusqu’au 31 août 2026 ». On peut également y lire que l’usage de la collégiale est interdit, « excepté les cérémonies religieuses ». On comprend donc que la commémoration de la fin de la vie terrestre de la Vierge Marie et de son élévation au ciel dans la gloire de dieu, ou un mariage en grande pompe de la « Haute » seraient acceptables, quand un concert pas très catholique, lui, ne le serait pas. Pour quelles raisons au juste ? Serait-ce une question de quantité ? Le 15 août dernier, un nombre impressionnant de véhicules (SUV et grosses berlines en tête) a occupé l’espace public uzestois et leurs ouailles de conducteurs garés (peut-être aussi égarés) fourmillaient. Une question de qualité alors ? Les allumeurs de cierge seraient-il moins indisciplinés que les allumés du jazz ? Mieux élevés, plus prudents, plus raisonnables ? Si l’on en croit les cigarettes rougeoyantes aux lèvres de certains en sortie de messe et de mariage, on peut à tout le moins en déduire qu’ils ne sont pas meilleurs lecteurs des arrêtés susmentionnés. Les articles 1, 3 et 5 de l’arrêté municipal n’ont, en ce jour d’assomption et de sacrements, pas été respectés.
Réfugiée climato-politique, la 49e édition de l’Hestejada de las arts a été déterritorialisée et reterritorialisée dans l’urgence. Bazas et Saint-Macaire terres d’asile. Ce fut un défi et une peine : celui d’improviser une alternative pour exister malgré tout – une habitude –, celle de voir le programme initial sérieusement amputé – une hébétude. Cet été 2026 est donc à proprement parler une épreuve, qui pousse à réagir et à la réflexion. Répondre à la brutalité n’est jamais chose simple : indifférence, mépris, résignation, résilience, ruse, bataille frontale, etc. Les moyens sont nombreux et, dans l’urgence, avoir l’art et la manière ne relève d’aucune science poïélitique. On navigue à vue en évitant les vents mauvais qui poussent vers les brûlots incendiaires. Une chose nous semble toutefois claire : la question des moyens de l’ici et maintenant ne va pas sans poser celle des fins de l’après.
Si le drame des feux révèle un tragique, c’est bien celui des territoires, espaces géographiques sur lesquels vivent des collectifs (humains et non-humains) et sur lesquels des autorités exercent leur pouvoir, parfois depuis une verticalité vertigineuse qui empêche de voir le bas. Un ancrage territorial n’est pas une simple localisation, c’est un engagement vis-à-vis d’une population. Et à cette aune, le « devoir d’invention d’une ruralité critique », profession de foi des œuvriers d’Uzeste, doit être entretenu et réactualisé, notamment parce qu’il est une manière de ne pas laisser la main aux « verticalarchies » qui gèrent, dirigent, proscrivent en faisant feu de tout bois. Il va falloir insister, mais peut-être autrement qu’à l’habitude car l’ordre incendiaire, comme le climat, monte en température.
L’héritage, en la matière (combustible), s’avère non négligeable. Bientôt cinquante ans d’effervescence dont ses instigateurs et acteurs peuvent être fiers (pourront-ils, l’an prochain, souffler leurs bougies au risque de mettre le feu ?). Mais les tableaux d’honneur ne sauraient suffire à assurer la suite. La place des arts et les manières d’en faire doivent être réévaluées au regard des coordonnées de la période (confusionniste, autoritariste, technofasciste, etc.). La forme festival est-elle toujours adaptée ? N’est-elle pas trop fragile ? L’art à vivre n’est-il que le contraire de l’art à vendre ? Quelles sont les accointances coupables (y compris subventionnaires) qu’il faut maintenir ou dont il faut se détacher ? Les artistes et leurs pratiques sont-ils des modèles à suivre (regardez-nous nous émanciper ! Ressemblez-nous !) ? Peuvent-ils jouer un rôle modeste (lequel ?), mais néanmoins moteur, au sein de dynamiques plus larges de production de communs politiques ? Non seulement la liste des questions est longue, mais les réponses qui étaient jusqu’alors évidentes ne le sont plus.
Une chose est sûre : les artistes ne sont pas des êtres à part qui se suffisent à eux-mêmes. Ils doivent passer des alliances au-delà des entre-soi disciplinaires ou festivaliers dont l’hestejada est un fleuron (peut-être un modèle), mais aussi un peu, parfois, un piège, confondant la vie des arts et les arts de la vie. Sur un territoire, les artistes qui souhaitent être en prise avec ses habitants-citoyens n’ont pas d’autres alternatives que de créoliser leurs dispositions singulières (manières d’être et de faire) au sens où l’entendait Édouard Glissant, c’est-à-dire non dans une simple promiscuité (je suis, je fais, tu m’écoutes, tu me copies : la dialectique du maître et de l’élève/esclave), mais dans la construction de ralliements non prétendus d’avance (là est la véritable éducation populaire). L’émancipation n’est pas un virus ou une bactérie qu’on se refile par contamination – relèverait-elle d’une bonne compagnie –, ou en passant un bon moment ensemble.
On entend parfois, fausse modestie mise à part, qu’il existe d’autres Uzeste. L’assertion n’est pas tout à fait juste. En fait, ailleurs, il existe autre chose, autrement et peut-être s’agirait-il d’aller y voir de plus près, ça pourrait donner des idées. La manière de dire est aussi fautive. Ce qui s’élabore en des espaces spécifiques du territoire, aux entours d’Uzeste Musical, n’est pas Uzeste et ne mobilise d’ailleurs guère les Uzestois.es ; situation dont certain.e.s se plaignent sous cape (« Nous ne sommes pas considérés ! »), quand d’autres s’en contentent, revendiquant « appartenir à l’aventure » et défendant à ce titre une « identité », comme on défend être supporter d’une équipe dont on ne fréquente pourtant guère le stade. Les communautés imaginées soudent et rassérènent à bon compte, mais se fichent généralement pas mal des réalités les plus concrètes, liés que sont leurs membres par des imaginaires davantage que par des actions. Elles sont la plupart du temps idéalistes, (par nécessité) de mauvaise foi, (par orgueil) exclusives, (par peur) sur leurs gardes. Leurs membres les plus soutenants se disent facilement militants engagés quand ils sont d’abord de fidèles croyants dont l’esprit critique est parfois brouillé par leur dévotion à la bonne cause.
Travailler à construire des alliances, c’est chercher à instaurer un monde commun permettant à chacun et à tou.te.s de se gouverner, ensemble, dans un espace d’actions partagé. Il s’agit donc là, d’abord, de politique, laquelle a vocation à donner les moyens à un collectif (aussi large que possible) d’inventer ses propres fins et de créer l’agir qui leur correspond, sur un territoire. « Qu’avons-nous à faire ensemble ? » est donc la question clé pour les territoires comme pour leurs habitants, qu’ils soient artistes, pompiers ou commerçants. Tous doivent se la poser, si ce n’est à n’y voir que du feu !

















































