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Séminaire — Sujets, subjectivations et subjectivités critiques / 2014-2015

Séminaire — Sujets, subjectivations et subjectivités critiques / 2014-2015

PROGRAMME

Séance 1 – Philippe CORCUFF : Pensée critique, individualités et individualisme.

INTRODUCTION FG : J’aimerais dire, rapidement, deux mots du thème. Pourquoi avoir choisi cette thématique ? Eh bien comme souvent, la chose a assez clairement été portée par une double motivation, couplant à la fois frustration et intérêts de connaissance personnels. Frustration d’abord, parce que je trouvais que si la question du sujet, de la personnalité, de la subjectivité et des processus d’intériorisation qui lui sont attenants : individuation, subjectivation, mise en disposition, quelle que soit la manière dont on en rend compte, était une thématique relativement bien couverte du côté d’un travail du négatif tachant de saisir les subjectivités dominées, il y avait en revanche nettement moins de choses du côté du sujet qui serait sur la voie d’une émancipation fut-elle partielle ; un peu comme si le sujet critique était nettement moins intéressant à décrire, analyser et évaluer que les vies les plus abimées.

Intérêts de connaissance personnels ensuite car j’essaie tant bien que mal de travailler depuis quelques années sur l’intranquillité, thème sur lequel je ne souhaite pas m’étendre, mais qui m’a toutefois amené à penser la mise en disposition de la critique et l’existence, du côté du sujet, d’une diversité de régimes critiques qui s’opposent diversement aux formes d’oppression présentes au sein des sociétés capitalistes avancées.

Ce que nous désignons généralement par « critique » sans plus de précision me semble en effet recouvrir des pratiques assez différentes qui s’hybrident les unes aux autres, et ce, bien qu’elles puissent ressortir d’espaces sociaux spécifiques. Il nous a notamment semblé possible d’identifier au moins trois registres critiques décrivant des formes spécifiques de production et d’exercice de la critique, dont nous avions d’ailleurs tiré un colloque l’an passé :

-d’une part, la critique théorique dont la caractéristique centrale est qu’elle est portée par une production scientifique issue des sciences humaines et sociales dessinant en quelque sorte une politique de la raison. On pourrait dire que la critique théorique a vocation, par un travail du négatif, axiologiquement fondé, à mettre au jour, analyser et évaluer les formes présentes de domination, mais aussi d’éclairer les processus d’émancipation, passés, actuels et potentiels et donc faciliter par là même la mise en œuvre une puissance-autonomie de penser.

-d’autre part, une critique sociale qui, elle, est attenante à des mobilisations pratiques individuelles et collectives de sujets sociaux décrivant une politique de l’action. La critique sociale pourrait être alors décrite comme visant à réellement desserrer l’étau des contraintes qui s’exercent depuis une certaine extériorité et à faire recouvrer aux individus qui s’engagent dans l’action une puissance-autonomie d’agir susceptible de les dégager, souvent incomplètement et momentanément, des dominations dont ils ont par leur action posé le refus.

-enfin, une critique esthétique liée notamment à la production artistique, en rapport avec une politique du sensible et qui se trouve au principe d’une puissance-autonomie de l’imagination qui, sans être exclusive de la production artistique, semble toutefois en être l’un des éléments centraux.

Fondamentalement, ces différents territoires critiques ont donc pour point commun d’avoir partie liée avec la nécessité de favoriser des formes de subjectivation critique, de viser le changement social et d’instituer des formes d’émancipation. Toutefois, chacun de ces trois territoires porte ce que l’on pourrait appeler un « idiome » critique particulier qui lui serait en quelque sorte propre, sans que ces différents idiomes puissent être considérés comme exclusifs ou réservés à chacun de ces territoires. Il existe en effet, me semble-t-il, un pluralisme fondamental de la critique en et entre chacun de ses territoires qui, ancrés dans des situations historiques et sociales concrètes, sont censés produire des politiques, c’est-à-dire des pratiques sociales axiologiquement fondées et reposant sur des fins visant un gain d’émancipation.

Ces politiques sont des espaces de pratiques, de production, mais elles sont elles-mêmes aussi le produit de pratiques, de dynamiques. Notamment, elles sont produites et produisent des sujets sociaux porteurs de dispositions critiques, c’est-à-dire des individus qui s’engagent d’une manière ou d’une autre dans un ou plusieurs des registres critiques que je viens d’évoquer et dont les subjectivités sont en tension permanente avec le monde tel qu’il va.

Ce porte-à-faux est précisément ce que nous désignons comme une certaine forme d’intranquillité, entendue comme une structure de sensibilité, le leitmotiv d’un rapport au monde critique qui unifierait des affects contraires et placerait le sujet au cœur d’une contradiction dialectique mêlant subordination et résistance. Travailler sur l’intranquillité, c’est donc essayer de saisir, au plus près de leurs réalités existentielles, les processus de subjectivation des sujets critiques engagés qui, portés par cette intranquillité, s’opposent à la normativité dominante et luttent pour l’instauration d’un rapport à soi autonome et une individuation émancipée.

En sciences humaines et sociales, l’engagement et la critique sont généralement saisis, soit comme participant de formes d’action collective (par la science politique, la sociologie du militantisme et des carrières militantes), soit comme des types particuliers de production symbolique (par la sociologie de la connaissance, l’épistémologie, l’esthétique, les études littéraires, etc.). Beaucoup plus rares sont les approches disciplinaires et les modèles théoriques qui placent au centre de leur travail les sujets critiques engagés eux-mêmes, préférant orienter leur attention sur ce qu’ils font ou produisent avec d’autres. Sans délaisser ces observables essentiels, il nous a semblé intéressant, non pas a contrario, mais ad latere, de prêter davantage attention aux modalités dispositionnelles au principe de ces positionnements critiques, quelle que soit la manière dont ils s’expriment. Pour ce qui nous concerne, l’option choisie est plutôt dispositionnaliste, mais il existe bien évidemment d’autres approches des processus dialectiques d’objectivation/subjectivation critiques. Et assez clairement, ce séminaire a vocation à participer à faire le point sur les différents outils théoriques à notre disposition pour penser ses sujets, subjectivations et subjectivités critiques et à en discuter les attendus. On n’aura bien évidemment pas fait le tour de la question au sortir de ces 8 séances, mais on peut toutefois espérer avoir quelque peu avancé.

Alors pour ouvrir le séminaire, nous avons proposé à Philippe Corcuff de nous faire bénéficier des ses lumières, tamisées certes, mais toujours éclairantes ; divisionnistes pourrait-on dire, au sens pictural de Seurat et de son ami Pellizza dont je vous ai touché deux mots tout à l’heure. Comme vous le savez sans doute, Philippe Corcuff est sociologue et philosophe, maître de conférences HDR en science politique à l’IEP de Lyon et membre du CERLIS (Université Paris Descartes).

Faire venir Philippe m’est apparu comme une chose évidente dans la mesure où ça fait un moment que j’avais dans l’idée de l’inviter, la chose avait notamment failli se faire l’an passé dans le cadre du colloque Territoires critiques, mais n’avait finalement pu s’actualiser pour d’heureuses raisons je crois me souvenir. À l’évidence le thème du séminaire se prêtait tout particulièrement au renouvellement de notre invitation, dans la mesure où Philippe travaille depuis des années sur la question de l’individualité et de l’individualisme et que par ailleurs, il s’intéresse à la question depuis une appétence, un intérêt et une pratique personnels particulièrement marqués par l’engagement critique. Aussi, je remercie fort chaleureusement Philippe d’être avec nous aujourd’hui.

Outre ses activités académiques, Philippe a également investi d’autres espaces d’expression : la chronique de presse à Charlie Hebdo ; la scénarisation avec Dominique Cabrera pour le film Nadia et les hippopotames ; le blogging… comme vous le savez sans doute, Philippe tient un blog sur Mediapart qui s’intitule « Quand l’hippopotame s’emmêle » (http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-corcuff). Ses engagements de commited scholar passent également par la création et l’animation d’universités populaires à Lyon et à Nîmes ; la direction de revue et de collections : ContreTemps, La Discorde, La petite encyclopédie critique chez Textuel, Grands débats : Mode d’emploi aux PULyon ; et bien évidemment trouvent également à s’actualiser au sein de diverses oragnisations comme ATTAC, mais aussi dans des partis politiques et Philippe en a arpenté un certain nombre : le PS, les Verts, la LCR, le NPA et aujourd’hui la FA. Les activités de Philippe ne ressemblent donc en rien à un long fleuve tranquille, et si on voulait filer la métaphore fluviale, on pourrait sans doute avancer qu’elles sont plus proches de la cataracte que du robinet d’eau tiède sous franchise de la Lyonnaise des Eaux.

Les publications de Philippe sont également à l’avenant, nombreuses et tumultueuses : plus d’une vingtaine d’ouvrages à ce jour, en nom propre ou en collaboration et une multitude d’articles. Une des spécificitiés de la production de Philippe est de combiner des travaux extrêmement fouillés au sein desquels il déploie des réflexions complexes et personnelles, sociologiques et philosophiques, lesquels côtoient des travaux de synthèse et de vulgarisation particulièrement clairs, je pense par exemple aux Nouvelles sociologies chez Nathan ou à Bourdieu autrement chez Textuel, mais il y en a d’autres ; et des livres d’intervention plus musclés et incisifs, voire polémiques. Parmi les derniers, citons les années 30 reviennent et la gauche est dans le brouillard chez Textuel. Alors parmi les ouvrages qui sont peut-être plus directement en phase avec le propos du séminaire, aumoins en certains de leurs développements, je citerais :

  • La Société de verre. Pour une éthique de la fragilité
  • La Question individualiste. Stirner, Marx, Durkheim, Proudhon,
  • Nouveaux défis pour la gauche radicale. Émancipation et individualité
  • Politiques de l’individualisme : entre sociologie et philosophie
  • L’individu aujourd’hui. Débats sociologiques et contrepoints philosophiques
  • Ou encore Où est passée la critique sociale ? Penser le global au croisement des savoirs. Je pense notamment au chapitre 10 et plus particulièrement ton passage sur la contradiction Capital/individualité, ainsi que le chapitre 11 sur le dialogue critique entre Bourdieu et Foucault.

Donc beaucoup de résonnances avec le thème du séminaire…

Ton intervention d’aujourd’hui va porter sur une réévaluation de la place de l’individualité dans les pensées critiques, en proposant une lecture décalée d’auteurs réputés “collectivistes”, comme Marx et Bourdieu, et à partir de cette relecture tu comptes soumettre à notre sagacité, si j’ai bien compris, une analyse des ambivalences de l’individualisme contemporain notamment ce qu’il est à la fois le précipité du capitalisme, mais aussi une forme critique dudit capitalisme. Sans plus attendre je te laisse donc la parole et nous ouvrirons évidemment, juste après, le dialogue avec la salle.

 


Séance 2 – David ALLEN : Subjectivités critiques en résistances ouvertes : Orwell & Burroughs.

INTRODUCTION FG : Nous sommes aujourd’hui réunis pour la deuxième séance du séminaire du CEMTI « Sujets, subjectivations et subjectivités critiques ». La présente séance sera assurée par David ALLEN. C’est la seconde fois que nous invitons David puisque l’an passé ou il y a deux ans, je ne me souviens plus exactement, il nous avait fait le plaisir d’intervenir en compagnie de David DOUYÈRE sur un auteur aujourd’hui un peu oublié mais qu’ici nous aimons bien, Joseph GABEL. Je profite d’ailleurs de cette évocation pour vous informer que nous allons republier aux Presses de Mines, dans la collection MatérialismeS, les écrits de Gabel sur l’idéologie, lesquels étaient épuisés, et que c’est justement à l’initiative de David ALLEN que cette nouvelle édition paraîtra, vraisemblablement en fin 2015.

Deux mots si vous le voulez bien sur notre invité : David ALLEN est psychologue et psychanaliste. Après avoir vécu une enfance et une adolescence londoniennes, il effectue en France, des études de littérature et de psychologie clinique, ce qui l’amènera à effectuer ses premiers travaux sur les figures psychopathologiques dans l’œuvre de William S. Burroughs – qu’il rencontrera à Londres quelques jours après les émeutes de Brixton. David effectuera sa thèse sur l’histoire de la schizophrénie sous la direction de Jacques Postel avec qui il collaborera pour publier un ensemble d’ouvrages : réédition d’Emil Kraepelin, psychiatre allemand fondateur de la psychiatrie scientifique moderne, un recueil de textes essentiels de psychiatrie, un dictionnaire de psychopathologie, une histoire de la psychothérapie institutionnelle, ainsi que plusieurs études sur les troubles de la mémoire et l’amnésie dans l’hystérie crépusculaire qui seront publiées aux Etats-Unis, en Angleterre, en France et en Grèce.

David ALLEN va également entamer une collaboration marquante avec le psychiatre et sociologue marxiste Joseph Gabel, et avec l’appui de Jeanine Minkowska, il va orchestrer la réédition des œuvres clés d’Eugène Minkowski qui fut l’un des maîtres de Gabel, dont Le Traité de psychopathologie (1966) et La Schizophrénie (1927). Au début des années 1990, David publie ses propres travaux, notamment des études cliniques sur l’anorexie infantile ou les psychoses chroniques, tout en supervisant les rééditions des travaux d’illustres psychiatres comme François Leuret et Maurice Dide. David vient également de sortir, avant-hier je crois, une réédition de sa Critique de la raison psychiatrique.

David est aujourd’hui enseignant-chercheur à l’Université de Rennes 2 où il enseigne la psychopathologie adulte. Il y prépare une HDR portant sur la Logique psychotique et la folie Idéologique et, par ailleurs, pratique la psychanalyse à Paris, en anglais comme en français. L’intervention qu’il nous propose aujourd’hui était originellement intitulée : « Subjectivités critiques en résistances ouvertes : Orwell et Burroughs ». David a souhaité y rajouter Gabel, ce qui lui permettra de brosser les portraits non pas de deux, mais de trois « Misfits », trois subjectivités critiques désaxées, où il sera question d’idéologie, de psychose, d’engagement politique, de modernité : une sorte de Festin nu au Quai de Wigan où l’on discuterait réification et fausse conscience. Au travers de ses trois figures, David nous propose de considérer de quelle manière la marginalité et le ratage des processus d’identification facilitent certaines formes de critique au carrefour de logiques incapacitantes qui amoindrissent le sujet, mais lui confèrent aussi parfois et sous certaines conditions des ressources encapacitantes lui permettant d’envisager des potentiels de transformation sociale, autrement dit de faire œuvre critique.

La semaine passé, Philippe CORCUFF nous avait gratifié d’une intervention entre sociologie et philosophie, aujourd’hui David ALLEN nous invite à arpenter d’autres territoires critiques entre littérature et psychopathologie.

 


Séance 3 – Gérard MAUGER : Habitus et incorporation chez Pierre Bourdieu.

INTRODUCTION FG : Nous nous apprétons à ouvrir la troisième séance du séminaire « Sujets, subjectivations et subjectivités critiques », séance dont le thème est « Habitus et incorporation chez Pierre Bourdieu » et pour laquelle nous avons demandé à Gérard MAUGER d’intervenir. Je tiens à remercier très chaleureusement Gérard qui nous fait l’amitié d’accepter une nouvelle fois notre invitation, puisqu’il était déjà venu par deux fois dans ce séminaire, preuve s’il en est que l’on aime beaucoup Gérard et qu’il nous le rend bien.

Deux mots sur notre invité… Bon… chacun d’entre vous connaît Gérard MAUGER pour l’avoir à plusieurs reprises entendu et surtout sans doute pour l’avoir lu… il est Directeur de recherche émérite au CNRS, membre du Centre européen de sociologie et de science politique et l’auteur de très nombreux articles et ouvrages… les derniers en date, s’agissant des ouvrages étant :

  •  Âges et générations dans la collection Repères à La Découverte, dont la date de sortie est prévue pour le 26 mars
  • Repères pour résister àl’idéologie dominante (2013) dont je vous conseille la lecture
  • Le volume 6 de Lire les sciences sociales (2013)
  • Lectures de Bourdieu (2012)
  • citons également Le n° 22 de Savoir/Agir que tu as dirigé avec Claude Polliak sur le thème « Militer » ou encore Le problème des générations de Karl Mannheim que tu as traduit, préfacé, introduit et postfacé en 2011.

Si nous avons mobilisé Gérard MAUGER dans le cadre d’un séminaire dont le thème est « Sujets, subjectivations et subjectivités critiques », c’est pour qu’il nous parle de la théorie de l’habitus et de la manière dont Pierre Bourdieu envisageait de saisir le social dans une dialectique entre expériences personnelles et structures collectives (la classe, le groupe affinitaire, les institutions, etc.), entre épreuves personnelles de milieu et les enjeux collectifs de structure sociale, entre l’action des sujets et le système social, entre l’histoire-faite-corps et l’histoire-faite-chose, entre les dispositions et les (hors-)champs.

La sociologie dispositionnaliste de Pierre Bourdieu est effectivement l’un des modèles d’analyse à notre disposition pour penser la constitution et le travail des subjectivités. Un habitus c’est quoi ? C’est un ensemble de schèmes dynamiques et relationnels, des tendances à agir, non mécaniques, qui certes n’obéissent pas à une vision consciente des fins et constituent une intériorisation des structures sociales, mais qui ne restent pour autant que des tendances dont les conditions d’actualisation sont contingentes. Les habitus ou dispositions sont à la fois des « économies psychiques » et des sens pratiques structurés sur des contraintes et des ressources collectives individualisées.

La définition de l’habitus la plus usuelle, c’est-à-dire entendue comme « un passé incorporé qui se survit dans le présent », mais qui est aussi un système de dispositions à la pratique, a souvent été interprétée comme relevant d’une approche déterministe des contraintes sociales. Pourtant, Pierre Bourdieu n’a cessé de rappeler que l’habitus n’est pas un destin, notamment en faisant très tôt la distinction entre « habitus de classe » et « habitus individuel ». Permettez-moi une longue citation du Sens pratique qui en rend compte :

« Classe de conditions d’existence et de conditionnements identiques ou semblables, la classe sociale (en soi) est inséparablement une classe d’individus biologiques dotés du même habitus, comme système de dispositions commun à tous les produits des mêmes conditionnements. S’il est exclu que tous les membres de la même classe (ou même deux d’entre eux) aient fait les mêmes expériences et dans le même ordre, il est certain que tout membre de la même classe a des chances plus grandes que n’importe quel membre d’une autre classe de s’être trouvé affronté aux situations les plus fréquentes pour les membres de cette classe. (…) Pour définir les rapports entre l’habitus de classe et l’habitus individuel (…), on pourrait considérer l’habitus de classe (ou de groupe), c’est-à-dire l’habitus individuel en ce qu’il exprime ou reflète la classe (ou le groupe) comme un système subjectif mais non individuel de structures intériorisées, schèmes communs de perception, de conception et d’action, qui constituent la condition de toute objectivation et de toute aperception et fonder la concertation objective des pratiques et l’unicité de la vision du monde sur l’impersonnalité et la substituabilité parfaites des pratiques et des visions singulières. (…) En fait, c’est une relation d’homologie, c’est-à-dire de diversité dans l’homogénéité reflétant la diversité dans l’homogénéité caractéristiques de leurs conditions sociales de production, qui unit les habitus singuliers des différents membres d’une même classe : chaque système de dispositions individuel est une variante structurale des autres, où s’exprime la singularité de la position à l’intérieur de la classe et de la trajectoire. (…) Le principe des différences entre les habitus individuels réside dans la singularité des trajectoires sociales, auxquelles correspondent des séries de déterminations chronologiquement ordonnées et irréductibles les unes aux autres : l’habitus qui, à chaque moment, structure en fonction des structures produites par les expériences antérieures les expériences nouvelles qui affectent ces structures dans les limites définies par leur pouvoir de sélection, réalise une intégration unique, dominée par les premières expériences, des expériences statistiquement communes aux membres d’une même classe » (Bourdieu, 1980 : 100-101-102).

Comme le suggère Philippe Corcuff, je le cite, mais il l’a également rappelé lors de la première séance : « On peut partir de l’habitus en débouchant, dans une tonalité plus modeste, sur la coprésence de dispositions, plus ou moins durables et pas nécessairement intégrées. [Il s’agit] de prendre au sérieux la notion de dispositions intériorisées, mais en ne postulant ni l’unité des dispositions ni le degré de leur durabilité, ni même leur activation dans toutes les circonstances de la vie quotidienne » (Corcuff, 2003 : 80).

Parmi les continuateurs éclairés de Bourdieu, Bernard Lahire est de ceux qui proposent une réflexion intéressantes sur ce que sont des schèmes dispositionnels. Sa « sociologie psychologique » est me semble-t-il profitable pour comprendre la genèse des pratiques sociales dans une perspective sensible à la pluralité des schémas d’expériences incorporées. Que nous apporte sa théorie de l’acteur pluriel ? Au risque de la simplification, précisons d’abord, que les champs n’ont pas l’exclusivité de la formation des dispositions : « Si notamment les habitus, note-t-il, sont spécifiques aux champs, on peut légitimement se demander ce qui se constitue cognitivement, affectivement, culturellement hors de ces champs. Dès lors qu’on entend saisir les fonctionnements cognitifs-sociaux incarnés dans des corps singuliers, on ne peut réduire les acteurs à leur habitus de champ dans la mesure où leur expériences sociales débordent celles qu’ils peuvent vivre dans le cadre d’un champ (surtout lorsqu’ils sont hors champ !) » (Lahire, 1998 : 40).

Malgré cette pluralisation, toute disposition relève d’une genèse qu’il est somme toute possible de situer et de reconstruire au moins partiellement. Par ailleurs, si les dispositions produisent des séries d’attitudes et de comportements, elles ne sont pas pour autant permanentes. Les expériences socialisatrices n’ont pas de caractère cumulatif continu, mais s’actualisent diversement selon les contextes.

L’acteur n’est donc pas réductible à une simple formule génératrice de ses pratiques et l’ajustement préréflexif d’un corps socialisé à une situation sociale n’est pas automatique. Les dispositions sont conditionnelles, c’est-à-dire modulées diachroniquement par le parcours biographique et synchroniquement par les contextes. Fondamentalement, on a affaire et je cite là Lahire, « à une sorte de processus de rapprochement jurisprudentiel (faiblement instrumenté) du ‘‘cas’’ présent et des ‘‘cas’’ déjà vécus (et qui forment des ‘‘précédents’’), qui rouvre le passé pour résoudre un problème (plus ou moins nouveau pour l’acteur) que la situation présente engendre ou, plus simplement, pour réagir adéquatement à cette situation » (Lahire, 1998 : 82).

Aussi, la pratique répond à une pluralité de logiques d’action qui peuvent évoluer. Elle se fonde sur et je cite là une nouvelle fois Lahire : « des habitudes corporelles, cognitives, évaluatrices, appréciatives, [ethos, eidos, hexis] etc., c’est-à-dire des schèmes d’action, des manières de faire, de penser, de sentir et de dire adaptées (et parfois limitées) à des contextes sociaux spécifiques » (Lahire, 1998 : 204). Je n’en dis pas davantage et laisse donc la parole à Gérard…

 


Séance 4 – Julie PAGIS : Subjectivités et critique soixante-huitardes.

INTRODUCTION FG :  Nous ouvrons aujourd’hui la 4ème séance du séminaire « Sujets, subjectivations et subjectivités critiques », séance intitulée « Subjectivités et critiques soixante-huitardes » et pour laquelle nous avons invité Julie Pagis à venir nous présenter son ouvrage « Mai 68, un pavé dans leur histoire », publié il y a quelques mois aux Presses de SciencesPo.

Julie est chargée de recherche au CNRS. Elle est membre du CERAPS, le Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales de l’Université de Lille 2 et ses travaux portent sur la socialisation enfantine, la sociologie des générations, les formes de socialisation, mais aussi la sociologie des crises politiques, des trajectoires et des carrières militantes. Elle participe notamment, en ce moment même, à deux enquêtes somme toute représentatives de ses intérêts de connaissance : avec Wilfried Lignier, une Enquête sur les rapports enfantins à l’ordre social et politique et avec des politistes spécialistes de l’action collective (Fillieule, Neveu, Mathieu, Béroud…), une ANR sur les trajectoires militantes en région.

Julie a publié dans de nombreuses revues : Politix, Sociétés contemporaines, Genèses, Revue française de science politique, Femmes et Sociétés, Société et Représentations, FOCAAL : European journal of anthropology, Réseaux, etc., et elle est aussi co-auteure avec Stephanie Kaïm d’un documentaire « En mai, fais ce qu’il te plaît » qui revient sur un fragment de l’histoire de l’école Vitruve, école « expérimentale » du XXème arrondissement de Paris et dont la diffusion sur Arte en 2008 avait notamment donné lieu à quelques réactions rageuses.

Donc Julie va aujourd’hui nous présenter son ouvrage « Mai 68, un pavé dans leur histoire », assez clairement dans la continuité de la séance de la semaine passée. Continuité car cet ouvrage est tiré d’une thèse effectuée sous la direction de Gérard Mauger qui était notre invité lors de la séance précédente, mais surtout parce qu’il est, je trouve, une très belle illustration de la manière dont on peut fort intelligemment mobiliser la théorie de l’habitus pour penser des modes de subjectivation, de mises en disposition et, en l’occurrence, dans un cas particulier relevant de formes de subjectivités critiques.

Il s’est écrit des monceaux de choses sur Mai 68, mais sous cet angle et avec cette rigueur sociologique, le travail de Julie me semble assez nettement se détacher de la littérature dédiée qui, dans le meilleur des cas, relève du témoignage réflexif honnête, mais tend le plus souvent, soit vers la thèse hagiographique et la construction d’un mythe critique, soit au contraire, vers le brûlot réactionnaire qui entend faire de Mai 68 une vieille lune à l’origine de tous les maux actuels de la société française. L’ouvrage de Julie montre qu’entre idéalisation à tout crains et dénigrement à l’emporte pièce, il y a bien la place pour une analyse sérieuse des événements, des formes de socialisation politique, des parcours, des dispositions de celles et ceux qui y ont participé de manière plus ou moins directe, et des effets de toutes ces histoires faites à la fois choses et corps.

L’ouvrage de Julie est précieux parce qu’il rend compte à distance de toute forme de fétichisme, de la manière dont la critique vient aux sujets, à leur raison, leur sensibilité, leurs pratiques, les manières dont cette critique, dans un contexte donné très particulier, vient affecter, engrammer, pénétrer les corps et les esprits qui a leur tour vont porter cette critique, la faire vivre, l’ajuster, s’en défaire ou au contraire l’entretenir. « Mai 68, un pavé dans leur histoire » est donc un ouvrage qui nous intéresse au premier chef dans la mesure où :

-d’une part, il s’intéresse à la genèse de la mise en disposition critique, aux différentes formes de socialisation qui y conduisent,

-d’autre part, il montre que ces différentes formes de socialisation critique ne relèvent pas seulement de socialisations primaires longues, mais aussi de modes de socialisation secondaires explicites et implicites qui peuvent aussi relever de l’événement, de la crise, de la rupture

-où il s’intéresse enfin, via une attention aux aspects générationnels, à la manière dont ces subjectivités critiques travaillent et sont travaillés par des sujets sociaux singuliers qui sont à la fois structurés et structurent leurs penchants critiques et ceux de leurs proches.

Julie a, à l’évidence, beaucoup à nous dire sur le sujet aussi je lui laisse la parole pour un exposé dont la durée est à sa convenance, avec pour seul impératif de laisser a minima une petite heure pour une discussion qui sera nécessairement, au regard du sujet, sans entrave…


Séance 5 – Jean-Marie BROHM : De la sportivisation généralisée des consciences.


Séance 6 – Olivier NEVEUX : Théâtre et politique à l’épreuve des subjectivités critiques.

INTRODUCTION FG : Avant de dire deux mots du thème d’aujourd’hui et de notre invité, j’aimerais vous rappeler les attendus du séminaire, et ce, avant d’aborder sa toute dernière ligne droite, dans la mesure où il s’est déjà dit pas mal de choses et que peut-être, il n’est pas si évident que cela « d’y retrouver ses petits », dans le foisonnement des développements qui ont été proposés lors des 5 premières séances.

Donc l’idée du séminaire, c’est en quelque sorte d’essayer de considérer les appuis théoriques variés, mais aussi les espaces sociaux à partir desquels il serait possible de dresser ce que l’on pourrait appeler une anthropologie des activités critiques de résistance à la domination. En d’autres termes, il s’agit de discuter des prises théoriques et des objets de recherche qui nous permettraient d’enquêter sur la forme et la cohérence de dispositions et de pratiques à visée critique, c’est-à-dire qui visent « un travail d’autotransformation hétéronormatif » (Dardot, 2011 : 189). Pour le dire encore autrement, il s’agit de voir comment il est possible d’aborder les modes de subjectivation de sujets divers qui ont toutefois comme point commun d’avoir en point de mire l’émancipation, c’est-à-dire l’extension maximale de formes d’autonomie pour eux et pour autrui.

L’engagement dans la critique, quelle qu’en soit la forme singulière, peut être considérée comme une entreprise de désassujettissement, de resingularisation qui a partie liée avec des modes de subjectivation et de « mise en disposition » tendant à configurer des manières de penser (raisonnements), de ressentir (sentiments) et d’agir (comportements) tendues vers l’émancipation.

Ce sur quoi nous souhaitons donc nous arrêter, c’est sur ce rapport libératoire au monde et à soi-même, lequel peut être porté par des dispositions et des activités critiques fort variées et qui, par définition, rencontrent des situations faisant obstacle à la réalisation de ce projet. La critique entendue comme activité générale visant l’émancipation décrit donc un répertoire de pratiques sociales qui du côté des sujets critiques qui s’y adonnent s’avèreraient toutefois vécues de manière relativement similaire, comme une « intranquillité » fondamentale.

L’intranquillité est donc le terme générique par le biais duquel nous désignons, dans l’ordre du vécu, les désajustements entre trois réalités : d’une part, des dispositions critiques visant des formes d’autonomisation, d’autre part, d’autres tendances intériorisées relevant cette fois de modes d’asservissement, de réification et de domination, etc., et enfin, des contextes sociaux favorables à la construction et au déploiement de ces dispositions critiques ou, a contrario, faisant obstacles à ces dernières dans la mesure où ces contextes portent des formes de domination qui ne manquent pas de s’exercer, notamment sur les sujets critiques, et contre lesquelles ils luttent par leur engagement.

Il s’agit donc, au travers des différentes séances, par la présentation/discussion d’appuis théoriques et de terrain de considérer comment la critique vient au sujet, d’envisager la genèse de ces dispositions critiques (quelles sont les conditions qui ont rendu possible leur déploiement), leur diversité, les manières dont elles se couplent, comment elles produisent des changements dans l’ordre intérieur des corps et révisent les structures de sensibilité ajustées à l’ordre social, mais aussi parfois, fort heureusement, comment elles peuvent produire des changements dans l’ordre extérieur des choses contre la production de vies faillies étrangères à elles-mêmes.

L’idée est donc de saisir la manière dont certains formes de critiques fournissent un substrat pour l’éclosion de points de résistance qui avant de pouvoir être des projets de portée collective sont avant tout des subjectivités à l’œuvre qui trouvent souvent d’abord à s’actualiser dans des initiatives personnelles, modestes, précaires, d’opposition et d’autoréalisation par délestage progressif d’une subjectivité largement imposée.

Sous cet angle, on pourrait presque dire que l’objectif du séminaire est de penser à « ras de sujet » la question de l’idéologie. L’analyse matérialiste traditionnelle de l’idéologie établit deux types de systèmes : les systèmes d’idées-représentations sociales et les systèmes d’attitudes-comportements sociaux. Les systèmes d’idées-représentations décrivent les idées, les représentations, les théories qui sont présentes au sein d’une formation sociale donnée et fournissent à tout un chacun des outils intellectuels pour penser le monde et y agir, pour répondre pratiquement à des problèmes sociaux et s’adapter/s’ajuster aux situations ordinaires de conditions d’existence données. Les systèmes d’attitudes-comportements sociaux décrivent quant à eux des systèmes de disposition à agir qui sont des ressources pour le sujet social dans sa confrontation à des contextes sociaux variés. Cette séparation nous semble quelque peu problématique dans la mesure où elle tend par trop à séparer le travail de symbolisation des autres tendances dispositionnelles et, par là-même, à opposer la raison théorique à la raison pratique. Nous avons notamment vu, lors des séances 3 et 4, avec Gérard Mauger et Julie Pagis ce l’approche dispositionnaliste permet justement de repenser cette confrontation penser/agir comme principe d’ajustement/dégagement des situations, par un modèle analytique mettant plutôt en regard dispositions et contextes, c’est-à-dire en considérant de manière dialectique des histoires-faites-corps et des histoires-faites-chose, dialectique qui permet de respecter ce que Lucien Sève appelle la « circularité dialectique de l’histoire sociale et de la biographie personnelle » (Sève, 2012 : 164) et de réaffirmer au passage l’assertion fameuse de Cornelius Castoriadis : « l’individu n’est pour commencer et pour l’essentiel, disait-il, rien d’autre que la société » (1990 : 52). La théorie dispositionnaliste/contextualiste de la critique pose ainsi la dépendance du sujet critique à des contradictions à la fois internes et externes qui mettent en frottement forces oppressives et élans émancipateurs et nourrissent cette tension existentielle que nous avons nommée l’intranquillité.

Or l’un des terrains d’observation de ces dispositions critiques, l’un des territoires de production et d’actualisation de ces dispositions, c’est évidemment le terrain de la critique esthétique, non pas, bien évidemment entendue dans le sens de la critique culturelle, mais dans le sens de champs sociaux où se déploient des formes de critique. Comme le souligne Jean-Marc Lachaud, je le cite : « Nous persistons à penser que la création artistique, par l’originalité décapante des formes qu’elle expérimente et par l’expérience perturbatrice qu’elle provoque, peut encore faire résonner, ici et maintenant, l’urgent désir de l’émancipation ». Nous avions un peu abordé la chose lors de la deuxième séance avec David Allen, du côté de la littérature, mais sans aborder un point pourtant central, qui est la question de l’adresse. La critique esthétique telle que nous la définissons est intéressante parce qu’elle est directement tendue vers d’autres subjectivités que celles des producteurs et que se pose donc, par là, la question du rôle que les productions « artistes » peuvent tenir dans les processus d’émancipation.

Et pour essayer de saisir cet aspect singulier de la critique en ce qu’elle produit en certains espaces sociaux une politique du sensible, nous avons pensé qu’il serait pour le moins intéressant de bénéficier des lumières d’Olivier NEVEUX.

Olivier NEVEUX (avec un X comme dans Marx), est professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre au sein du Département « Arts de la scène, de l’image et de l’écran» de l’Université Lyon 2. Membre du laboratoire Passages XX-XXI, il est l’un des spécialistes les plus en vue de la pratique théâtrale dans son rapport à l’engagement politique et a publié sur ce sujet de nombreux articles et ouvrages de références. Citons par exemple :

  • Histoire du spectacle militant, ouvrage codirigé avec Christian BIET ;
  • toujours en codirection, mais cette fois avec Jean-Marc LACHAUD que nous avons accueilli à plusieurs reprises : Changer l’art, transformer la société volume 2 et Esthétique de l’outrage ;
  • et en nom propre, deux ouvrages absolument indispensable : Théâtres en lutte. Le théâtre militant en France des années 1960 à aujourd’hui (La Découverte 2006) et plus récemment, l’essentiel Politiques du spectateur. Les enjeux du théâtre politique aujourd’hui, également à La Découverte (2013).

Dans ce dernier ouvrage, Olivier pose notamment une hypothèse qui nous intéresse au premier chef dans le cadre de ce séminaire, à savoir que pour penser le théâtre dans ses formes politiques, l’individu est une unité d’analyse fondamentale, « le spectateur plutôt que le public » affirme-t-il. L’hypothèse est donc la suivante, je cite : « en dernier instance, au théâtre, ce qui est politique est la conception implicite ou explicite, spontanée ou théorisée, que le spectacle porte de son spectateur, le « spectateur » qu’il construit (ou non) et le rapport qu’il entend nouer avec lui ». La chose peut paraître relativement évidente, mais je crois qu’elle ne l’est pas car d’autres formes d’art, y compris dans le spectacle vivant, et y compris pour des formes d’expression artistique qui ne se désintéressent pas du politique, la place du spectateur n’est pas toujours, tant s’en faut, au cœur du dispositif.

Le théâtre peut avoir bien évidemment un caractère unidimensionnel, participant d’une culture affirmative d’accréditation du monde tel qu’il va, y compris quand il se présente comme politique. C’est pour ma part, l’essentiel des pièces auxquelles malheureusement j’assiste sur les scènes publiques nationales qui se veulent engagées, mais dont je ressors neuf fois sur dix exaspéré. Mais le théâtre peut également être une pratique sociale qui peut avoir une portée émancipatrice, le vecteur possible d’une expérience de la liberté, de l’existence d’un possible qui reste à actualiser, d’une transformation de soi, pour celui qui écrit, qui met en scène, qui joue et aussi, évidemment, celui qui assiste ; bien évidemment à des niveaux, selon des modalités et des intensités variables et parfois même contre toute attente.

Le théâtre politique peut être envisagé comme un vecteur de transgression, un instrument de conscientisation et de mobilisation, ou encore comme un processus de mise en équivalence de la scène et de la salle, un théâtre de la capacité selon la catégorie que propose Olivier NEVEUX, un théâtre de mise en puissance pourrait-on dire de l’individu à qui l’on s’adresse dans son devenir critique. Ce sont là des formes de théâtre politique qui se construisent à l’épreuve de « subjectivités critiques » et c’est précisément là le thème de la présente séance : « Théâtre et politique à l’épreuve des subjectivités critiques ». Je laisse donc la parole à Olivier que je remercie au passage très chaleureusement d’avoir accepté cette invitation.

 


Séance 7 – Isabelle GARO : Marx, une conception sociale politique de l’individualité ?

INTRODUCTION FG : Aujourd’hui, nous avons le très grand plaisir d’accueillir une collègue et camarade que nous avons toujours un grand intérêt à lire et à entendre : Isabelle GARO !

Isabelle est philosophe, elle enseigne en classes préparatoires littéraires au lycée Chaptal à Paris et c’est assurément l’une des meilleurs spécialistes de Marx. Elle préside notamment l’association et le projet éditorial GEME, G.E.M.E, pour Grande Édition de Marx et d’Engels en français, laquelle est une vaste entreprise de retraduction et de publication en français de l’ensemble des œuvres, articles, manuscrits et correspondance de Karl Marx et Friedrich Engels. Je crois qu’à ce jour ont été publiés 4 ou 5 volumes, il reste donc encore pas mal de travail, mais l’on devrait, à termes, disposer ainsi de la toute première édition complète en langue française.

Par ailleurs, Isabelle co-anime le séminaire « Marxismes au XXIe siècle » dont vous pouvez trouver le programme sur http://www.marxau21.fr ; il reste encore quelques séances. Elle codirige également la revue ContreTemps et s’occupe de la collection « Mouvement réel » aux éditions La Ville Brûle.

Personnellement, mais je ne suis évidemment pas le seul à le penser, je trouve que chacun des articles et des ouvrages d’Isabelle sont absolument un régal pour les esprits curieux du matérialisme marxien et de la critique. Permettez-moi de citer les derniers en date, s’agissant des ouvrages :

  • L’Idéologie ou la pensée embarquée, La Fabrique, Paris, 2009 ;
  • Foucault, Deleuze, Althusser & Marx – La politique dans la philosophie, Démopolis, Paris, 2011 ;
  • Consignes pour un communisme du XXIe siècle, La Ville Brûle, Montreuil, 2011 (Poésie et livre-objet) ;
  • Marx et l’invention historique, Syllepse, Paris, 2012 ;
  • et L’or des images – Art, monnaie, capital, La Ville Brûle, Montreuil, octobre 2013 ; dont notre intervenant de la semaine passée, Olivier Neveux a notamment dit, à raison, le plus grand bien.

Alors nous avons invité Isabelle dans le cadre de ce séminaire pour qu’elle intervienne sur la conception sociale politique de l’individualité chez Marx. Dans une perspective marxiste et malgré les travers collectivistes de certaines de ces 1000 branches, la question de l’individu et de la subjectivité a été et reste un thème de réflexion assez central, lequel a été abordé au travers d’assez nombreuses productions, entre autres, par la Théorie critique, le freudo-marxisme, La psychologie Vygotskienne et des commentaires fameux comme ceux de Louis Althusser ou de Michel Henry. Totalement en vrac, et sans aucun critère chronologique, problématique ou d’importance, citons par exemple Existentialisme ou Marxisme de Georg Lukacs, Marxisme et théorie de la personnalité, Penser avec Marx aujourd’hui ou Aliénation et émancipation de Lucien Sève, Le marxisme et l’individu d’Adam Schaff, La conception de l’homme chez Marx d’Erich Fromm, ou plus récemment Marx, Engels et la question de l’individu d’Hervé Touboul, La question individualiste de Philippe Corcuff ou encore Le sujet qui fâche de Slavoj Zizek.

Alors vous connaissez tous la formule du Manifeste restée célèbre : « À la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous », apophtegme qui a très souvent été interprété à l’aune d’une vision holiste qui lui ferait dire l’importance première de la communauté au détriment des individus qui la constituent. Cette lecture tronquée qui aurait donc tendance à faire passer la pensée marxienne pour un collectivisme déniant toute importance au sujet ou à l’être social est à l’évidence partielle et partiale. Contrairement à ce qu’elle suggère, le concept d’individu joue un rôle absolument décisif chez Marx, que ce soit dans Les manuscrits de 1844, L’idéologie allemande ou certaines parties du Capital au point que pour Lucien Sève, Marx serait le créateur d’une science de l’individu.

Chez Marx, l’individu est appréhendé comme l’une des réalités sociales, matérielles où se nouent et s’éprouvent les contradictions des sociétés de classes : c’est à la fois un être social exploité, subordonné, assujetti, dépossédé, aliéné, réifié, mystifié, mais c’est également, sous certaines conditions un individu capable de critique, de s’opposer, de s’organiser et de travailler activement à son émancipation : réalité double dont le passage de l’en soi au pour soi est évidemment un raccourci. D’un côté des forces qui visent à brider des potentialités individuelles créatrices et singularisantes, de l’autre des potentialités qui ouvrent des possibles contraires de dégagement de ces logiques d’asservissement. L’individu marxiste est donc à la fois le produit des rapports sociaux, mais il est aussi susceptible de devenir un levier de la transformation sociale, malgré ses rapports sociaux qui dans les sociétés capitalistes tendent pourtant à le maintenir sous le joug de la domination.

Chez Marx, l’homme est en effet un individu socialisé, un être social et c’est précisément en tant qu’être social que l’être humain est individuel. La sixième Thèses sur Feuerbach ne dit pas autre chose puisqu’elle affirme, je cite que : « l’essence humaine n’est pas une abstraction logée dans l’individu singulier. Dans son effectivité, elle est l’ensemble des rapports sociaux ». Marx s’oppose donc à la croyance en l’autonomie originelle d’individus désocialisés qu’il considère comme une illusion liée à la forme spécifiquement capitaliste du procès d’échange qui tend à personnaliser et à naturaliser la singularité individuelle. Pour lui, les individus sont toujours « subsumés » sous des rapports sociaux déterminés, sachant par ailleurs que les phénomènes sociaux ne tombent pas du ciel et n’existent pas indépendamment des individus qui en sont les supports. Mais Isabelle de mettre également en avant, dans son Marx et l’invention historique, que : «  la subjectivation collective ne peut être que le pendant d’une individuation accrue des individus, construisant leur propre conscience critique et participant à une lutte que nul ne leur impose ».

Emmanuel Renault souligne à cet égard que la théorie marxienne de l’individualité comporte une composante normative à dimension critique et utopique. Marx conçoit les individualités historiques comme des individualités inaccomplies (ou « contingentes ») et l’avènement d’une société sans classe, comme la possibilité de l’accomplissement de chacun et de tous, comme la condition de possibilité de mise à mal du processus d’abstraction des individus qui « dérobe, dit-il, tout contenu effectif de leur vie ». Au communisme affirme Marx, reviendra donc la responsabilité de
développer ou d’« activer » les « dispositions » et les « facultés » essentielles des individus. Autrement dit, le devenir communiste de l’individu amoindri envisagé comme simple support d’une fonction
sociale de détail, est de trouver un accomplissement dans une individualité complète marquée par l’avènement d’un « homme total » entendu comme un individu complètement développé pour qui, ajoute Marx dans le Capital, « diverses fonctions sociales
sont autant de modes d’activités qui prennent le relais les uns des autres ».

Aussi, comme le note Lucien Sève, je le cite, « Le seul sens qu’ait en effet l’histoire pour Marx, c’est celui que nous lui donnons en faisant du plein et libre développement de chaque individu une fin en soi ». Par conséquent, et pour le dire avec les mots d’Emmanuel Renault, l’individu peut bel et bien être un concept critique. Pour l’heure, je ne vais pas en dire davantage et préfère grandement laisser la parole à Isabelle GARO… Isabelle, c’est à toi…


Séance 8 – Alexander NEUMANN : Des subjectivités rebelles chez Oskar Negt.

INTRODUCTION FG : Pour l’heure, last but not least, notre dernière séance va être dédiée aux « subjectivités rebelles chez Oskar Negt » et pour venir nous éclairer sur cette question, nous avons invité Alexander NEUMANN qui a eu la gentillesse d’accepter et que nous remercions donc chaleureusement pour sa dévotion.

Permettez-moi de vous présenter Alexander NEUMANN. Alexander est sociologue, membre associé au laboratoire Sophiapol de l’Université Paris 10, anciennement chargé de recherche à l’Institut für Sozialforschung de Sarrebruck et directeur de la publication de la revue Variations fondée par feu Jean-Marie Vincent, qui était enseignant-chercheur en sciences politiques ici même à l’Université Paris 8. Spécialiste de la théorie critique, Alexander travaille actuellement à la préparation de la publication française de l’ouvrage Histoire et subjectivité rebelle d’Oskar Negt et Alexander Kluge, opus magnum qui devrait faire pas loin de 1 000 pages.

Il a notamment publié, en 2009, Conscience de casse. La sociologie de l’École de Francfort, aux éditions Burozoïques/Variations ; en 2010, en allemand, Les sociologies critiques du travail, aux éditions Schmetterling, il vient de publier Après Habermas aux éditions Delga et s’apprête à nous livrer Le principe Hartz. L’espace public de production, qui sera publié aux éditions Terra. Il également traduit et préfacé Oskar Negt, L’espace public oppositionnel chez Payot en 2007, seul ouvrage à ce jour disponible en français de Negt, ancien doctorant d’Adorno, ancien assistant d’Habermas et ancien directeur de l’Institut de sociologie de l’Université de Hanovre pendant trente ans. Et c’est en qualité d’excellent connaisseur de la pensée de Negt que nous avons demandé à Alexander de participer à ce séminaire « Sujets, subjectivations et subjectivités critiques ».

Deux mots peut-être avant de laisser la parole au spécialiste, sur deux concepts centraux chez Negt : espace public oppositionnel et subjectivité rebelle. Par espace public oppositionnel, Negt entend désigner des formes d’espace public dont la caractéristique est d’être en lien étroit avec la conflictualité sociale, avec une action collective d’opposition à l’État et aux institutions. L’espace public oppositionnel n’a donc pas grand chose à voir avec l’espace public bourgeois habermassien, il en est même fondamentalement une critique radicale, radicale dans le sens où elle pose à la racine, une divergence d’intérêt quant à l’objet même de la recherche. Le concept d’espace public oppositionnel présuppose l’existence de subjectivités rebelles qui s’opposent aux logiques d’amoindrissement de l’être social, et vont produire leur propre expression. La subjectivité rebelle n’est pourtant ni une simple défiance vis-à-vis de l’autorité, ni l’expression d’une simple conscience de classe, ni même encore une forme de souci de soi. Ce serait plutôt, en tout cas c’est comme ça que je le comprends, comme une sorte de subjectivité revendiquant la production de soi en tant qu’acteur de sa propre histoire. D’après notre invité, la subjectivité rebelle, je le cite, serait plutôt « une subjectivité particulière qui s’élèverait à l’encontre de la domination sans parvenir nécessairement à la dépasser », c’est-à-dire l’expression du travail vivant des sujets, à l’encontre de situations qui s’imposent à eux. Aussi pourrait-on peut-être décrire le travail propre des subjectivités rebelles par un ressaisissement par le vif du cours de l’histoire.

Ces subjectivités rebelles dont les espaces publics oppositionnels sont donc en quelque sorte l’expression seront travaillées par Negt et Kluge à travers l’expérience prolétarienne. En cela elles semblent se rapprocher de ce que décrit Rancière dans La nuit des prolétaires, c’est-à-dire des volontés qui arrachent des moments d’autonomie et d’émancipation à la réalité concrète de la domination sociale. Alexander précise par exemple, je le cite, que « l’expérience prolétarienne implique une approche de l’universalisation démocratique par le phénomène singulier et que cette approche est encore plus explicite lorsqu’on part de l’expérience sensible ». Les subjectivités rebelles sont en quelque sorte le comburant de ce que Negt définit comme « Une lutte de fond qui traverse le prolétaire lui-même, entre ses penchants abstraits-bourgeois et ses motivations prolétariennes, concrètes-particulières » (Negt, 2007 : 102). Il s’agit donc fondamentalement d’une forme d’intranquillité, mais qui au contraire de verser dans la pathologie sociale, l’effondrement et la résignation tend à se transformer en libido sociale et ne se résume pas seulement à la mobilisation ouvrière. Pour le dire autrement, la subjectivité rebelle désigne en quelque sorte le processus qui nous a intéressé tout au long de ce séminaire à savoir la manière dont la critique vient au sujet dans une tension entre vécu et abstraction.

Reste à considérer plus avant et plus en détail ce processus et pour cela, je vais laisser la parole à Alexander qui va nous prouver une dernière fois que la Théorie critique n’a donc pas dit son dernier mot…