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Séminaire 2020 — Classes populaires, inégalités sociales et appropriation du numérique — École doctorale Sciences sociales-Université Paris 8

Séminaire 2020 — Classes populaires, inégalités sociales et appropriation du numérique  — École doctorale Sciences sociales-Université Paris 8

Maison de la recherche, salle A2 201

Jeudi 27 février

Fabien Granjon – Rapports sociaux de classe et usages de l’informatique connectée

Présentation PowerPoint

Aujourd’hui, ce que je souhaiterais partager avec vous, c’est une réflexion in progress autour du thème des inégalités sociales et des classes populaires qui est pour moi le point de vue à partir duquel j’entends saisir le fait numérique et, plus précisément, les usages sociaux de l’informatique connectée – i.e. tout dispositif technique constitué, a minima, d’un système d’exploitation informatique et d’une connexion Internet (smartphone, tablette, ordinateur, etc.).

Autrement dit, j’estime que pour penser les phénomènes qui se cachent derrière ce qu’on désigne communément par « fracture numérique », il est essentiel d’effectuer au préalable un détour théorique par les inégalités et les classes sociales. La chose peut ne pas paraître très originale dans la mesure où la plupart des études menées sur la fracture numérique thématise précisément celle-ci comme une forme d’inégalité(s), sauf que cette qualification est, pour l’essentiel, donnée au nom des valeurs et des exigences pratiques dictées par le nouvel esprit et les nouvelles structures du capitalisme : mondialisation et financiarisation des économies, recul des logiques de Welfare, dérégulation des marchés du travail, privatisation de la protection sociale, etc. ; le tout porté par une informatisation et une connectivité accrue des marchés, des entreprises et des consommateurs. Dans ce contexte, les technologies numériques d’information et de communication (TNIC), et au premier chef l’informatique connectée sont envisagées comme devant pourvoir aux nécessités de la production, de la circulation et de la consommation et sont censées, par là même, apporter concorde et justice sociales. 

Aussi, la fracture numérique est-elle fréquemment présentée comme l’un des nouveaux risques de la « modernité tardive », susceptible de rompre l’égalité des chances, de heurter les destins personnels et de provoquer des entraves aux libertés et aux initiatives individuelles. Pourtant, il ne faut pas réfléchir beaucoup pour se rendre compte que les inégalités liées à l’usage de l’informatique connectée ne sont pas inédites (i.e. de nature numérique), mais l’expression, dans le domaine des TNIC, d’inégalités sociales largement antérieures à l’expansion de la télématique (Vendramin, Valenduc, 2002). Le syntagme « fracture numérique » se présente comme une commodité langagière permettant la désignation d’un ensemble d’inégalités qui, pour autant qu’elles se traduisent dans le domaine de pratique du numérique n’en restent pas moins des inégalités sociales qui, à ce titre et pour être convenablement analysées, doivent être nécessairement rapportées à des processus générateurs historiquement et socialement construits.

Qu’est-ce qu’une inégalité ? À proprement parler, les inégalités sont des différences (e.g. des concentrations statistiques différenciant plusieurs populations) qui peut être qualifiées d’« inégalités » quand le différentiel qui les constitue implique une hiérarchie et, simultanément, des conditions et des positions (dés)avantageuses, qu’il est possible de juger comme illégitimes, c’est-à-dire en non adéquation avec un système positif de valeurs qui les révèle comme allant à l’encontre de principes de justice– au premier chef, de celui d’égalité – et pousse à en faire la critique. Donc parler d’inégalités, quelle que soit leur nature, suppose donc une répartition (dé)favorable de ressources (sociales, économiques, culturelles, etc. – i.e. de capitaux organisés selon des régimes de rareté) et/ou de conditions (droits, statuts, fonctions, pouvoirs, etc.) assignant des ensembles de population (classes, groupes sociaux, communautés, etc.) à des positions (classement) et des dispositions dissemblables et hiérarchisées se structurant depuis une distribution déséquilibrée de prérogatives, d’opportunités ou encore de possibles. 

A contrario, un système égalitaire stricte tendrait donc à amoindrir – jusqu’à supposément pouvoir les faire disparaître –, les dissemblances socialement (re)produites constituant des (dés)avantages matériels ou représentationnels effectifs dans des situations historiques et sociales données et fondant des rapports sociaux inégalitaires, c’est-à-dire une hiérarchie sociale qui suppose des niveaux inférieurs subordonnés à des niveaux supérieurs. L’égalité se présente donc comme une modalité d’être en commun, une manière d’être solidaires ensemble, définissant les bases d’une prescription normative fixant le juste et l’injuste, c’est-à-dire un modèle de justice propre à une formation sociale. Ce principe qu’on pourrait définir de « communalité » s’avère, dans les faits, fortement mis à mal, dans la mesure où les sociétés qui sont les nôtres s’organisent toutes autour de ce que Louis Chauvel appelle une « verticale du pouvoir socio-économique » à laquelle se rattache « le contrôle politique, la maîtrise des marchés, le prestige différentiel des positions, la recherche de la vie la plus confortable possible, […] au dessus du sort du commun » (2016 : 16). Dans ces conditions, la recherche d’une « société des égaux » s’avère donc nécessairement le produit de luttes qui engagent des groupes sociaux porteurs de valeurs dissemblables – et notamment des classes –, dont l’issue n’est jamais complètement assurée et dont les situations de plus ou moins grands compromis qui en résultent sont maintenues par « une hégémonie cuirassée de coercition » comme disait Gramsci, stabilisant ainsi un ordre social. 

Les ordres stabilisés des mondes capitalistes contemporains, c’est-à-dire néolibéraux, promeuvent, de facto, des sociétés qui estiment que certaines inégalités (de condition) peuvent être raisonnables, admissibles, voire même souhaitables, notamment quand celles-ci se voient adossées à une égalité des chances de type méritocratique et à une certaine égalité des droits.

Pour Thomas Piketty, par exemple, une société juste est « celle qui permet à l’ensemble de ses membres d’accéder aux biens fondamentaux les plus étendus possibles […] [:] l’éducation, la santé, le droit de vote, et plus généralement la participation la plus complète de tous aux différentes formes de la vie sociale, culturelle, économique, civique et politique. La société juste organise les relations socio-économiques, les rapports de propriété et la répartition des revenus et des patrimoines, afin de permettre aux membres les moins favorisés de bénéficier des conditions d’existence les plus élevés possibles. La société juste n’implique pas l’uniformité ou l’égalité absolue » (2019 : 1113). Autrement dit, il est des inégalités sociales qu’il serait possible de considérer comme justes ou équitables (Dubet, 2006) et celles-ci ne poseraient pas de problème, pour peu qu’elles soient justifiées, notamment si elles sont censées satisfaire les besoins élémentaires, servir ce que les économistes appellent l’utilité commune et bénéficier aux plus défavorisés, c’est-à-dire à celles et ceux à qui l’on peut accorder quelque faveur compensatoire, sans pour autant chercher à traiter radicalement les causes de leur dénuement. 

Dans cette perspective, il ne s’agit donc pas de remédier aux inégalités, mais de les rendre supportables par une mise en acceptabilité symbolique et par des mesures de dédommagement. L’option la plus recommandable devient, alors, celle qui envisage une distribution de l’utilité – si on veut parler comme les économistes – dont tout le monde devra profiter, d’une manière ou d’une autre. Plus encore, cette vision suppose de chercher à maximiser le bien-être des plus désavantagé.e.s, mais depuis des normes ne consacrant pas nécessairement l’égal traitement des préférences, à l’instar des politiques keynesiennes d’intégration sociale du salariat qui consacrent le fait que les prélèvements marginaux sur les plus aisés doivent contribuer à réviser à la hausse le sort des plus défavorisés.

Cette vision des inégalités, on la retrouve au principe de la théorie de la justicede John Rawls (1987), travail majeur dans lequel il défend que tous les biens sociaux premiers doivent être égalitairement répartis, à moins qu’une distribution inégale bénéficie néanmoins aux plus démunis (principe de différence). Dans la perspective rawlsienne, si injustice il y a, elle relève forcément d’inégalités qui ne bénéficient pas à tou.te.s. et les institutions « justes » sont celles qui organisent précisément l’égalité des chances (c’est-à-dire une égale liberté), qui rendent les injustices profitables au plus grand nombre et promeuvent le fait que des fins « justes » (i.e. une redistribution de l’efficacité économique) soient de facto plus importantes que le bien moral. 

Évidemment, on peut opposer à cette vision des choses que la prévention compensatoire qui individualise les horizons de justice fait notamment abstraction des aptitudes inégalement réparties des personnes à « convertir les biens premiers en vie satisfaisante » (Sen, 2010, 97). Afin de prendre en compte les conditions réelles et les capacités concrètes des individus à recouvrer des situations d’être et de faire plus proches de la vie bonne telle qu’ils estiment devoir la mener, Amartya Sen propose la catégorie de capabilités (capabilities). Sa perspective relève d’une approche économique morale « par le bas », fondée sur un principe d’équité, qui suggère que les inégalités tiennent, certes, à une carence en certaines ressources (e.g. en biens premiers), mais qui, pour autant, souligne que le comblement de ce manque ne saurait suffire à lutter réellement contre ces inégalités, dans la mesure où il n’est jamais acquis que l’accès aux commodités n’en détermine le fonctionnement « correct », c’est-à-dire leur conversion en facultés personnelles, notamment dans les circonstances où les inégalités pèsent lourdement et prédéterminent les choix « individuels ». L’idée de Sen est donc de souligner que les ressources externes peuvent exister, mais encore faut-il que celles-ci soient couplées à des ressources internes et notamment à la liberté dont les individus sont censés jouir, leur permettant un usage pratique et une maîtrise desdites ressources allant dans le sens de la conduite de projets personnels émancipatoires. 

En insistant sur cet aspect, Sen rappelle qu’il est aussi des situations où les demandes d’autonomie, notamment poussées par l’idéologie individualiste néolibérale viennent buter sur les conditions concrètes d’actualisation de ses ambitions d’émancipation. Le désir d’une vie indépendante peut être présent, mais sans trouver à se réaliser pratiquement, car celui-ci nécessiterait notamment des relais collectifs (syndicaux, partidaires, associatifs, communautaires, etc.) qui, ces dernières décennies, se sont largement affaiblis et s’avèrent nettement moins en capacité d’instaurer les rapports de force et les protections statutaires nécessaires au maintien ou à l’octroi de « conquis » sociaux. La conscience des dominé.e.s, quand elle n’est pas affaissée (la fatigue d’être soi) se trouve le plus souvent désajustée des possibilités réelles de réalisation des aspirations qui l’accompagnent (moyens économiques, culturels, sociaux). L’ambition de la singularité individuelle et de l’épanouissement personnel qui se trouve au cœur des discours d’accompagnement du libéralisme culturel et du néolibéralisme économique se heurte à des impossibilités d’accomplissement qui créent de l’insatisfaction. Or sous l’angle capabilitaire, la recherche de l’égalité passe par la maximisation des manières de rendre « la probabilité de certains choix plus grande et celle d’autres choix plus petite qu’elles ne le seraient autrement » (Bauman, 2014 : 43). Et cette probabilité tient en premier lieu, à la manière dont est perçu ce qui semble réaliste et raisonnable ou, a contrarioirréaliste et déraisonnable, c’est-à-dire la façon dont nous sont représentées les potentialités pratiques effectives. 

Une radicalisation de cette perspective des « choix possibles » et des potentialités d’accomplissement se trouve évidemment dans la théorie bourdieusienne de l’habitus entendu comme schème générateur de stratégieset de pratiques structurées, lesquelles sont orientées par référence à des fonctions objectives sans pour autant qu’elles soient portées par des choix rationnels. Dans la perspective bourdieusienne, l’existence d’une forme de justice sociale tient à la production de dispositions critiques (et donc de situations objectives permettant leur formation) qui invitent à ne pas se contenter de « probables » inégalement distribués et donc à ne pas se satisfaire de l’engendrement d’attentes et de pratiques compatibles avec des conditions sociales inégalitaires de réalisation du probable. Les dispositions susceptibles de produire de l’égalité ne sauraient alors être que des pentes au désajustement pratique et à l’antagonisme social permettant à celles et ceux qui en sont porteurs de s’imaginer pouvoir jouer le possible contre le probable, et reprendre la main sur l’ambition de maîtriser leur avenir, avant même de travailler à construire les moyens effectifs de cette ambition. Pour Bourdieu, il n’y a donc pas de justice sans possibilité pratique de se dégager de ce qu’il nomme la « propension au probable par où s’accomplit la causalité de l’avenir objectif » (Bourdieu, 1974 : 16). La justice compensatrice rawlsienne, tout comme l’égalité morale de Sen souhaitent apporter des corrections aux situations d’inégalité, mais sans pour autant s’attaquer à ce qui les produit, et notamment sans chercher à faire correspondre les dispositifs de production et de reproduction avec les aptitudes nécessaires à leur maîtrise. Pour Bourdieu :  « Tout agent économique est bien une sorte d’entrepreneur qui cherche à tirer le meilleur rendement des ressources rares. Mais le succès de ses entreprises dépend premièrement des chances qu’il a de conserver ou d’augmenter son patrimoine étant donné le volume et la structure de ce patrimoine et, en conséquence, des instruments de production et de reproduction qu’il possède ou contrôle ; et, deuxièmement, de ses dispositions économiques (au sens le plus large), c’est-à-dire de sa propension et de son aptitude à saisir ces chances. Ces deux facteurs ne sont pas indépendants : les dispositions à l’égard de l’avenir (dont les dispositions économiques sont une dimension particulière) dépendent de l’avenir objectif du patrimoine – lui-même fonction des stratégies d’investissement des générations antérieures –, c’est-à-dire de la position actuelle et potentielle de l’agent ou du groupe d’agents considéré dans la structure de la distribution du capital (économique, culturel et social) entendu comme pouvoir sur les instruments de production et de reproduction » (Bourdieu, 1974 : 12). 

Il faut noter à cet égard que la propriété privée des moyens de production, ainsi que les rapports sociaux qui lui sont consubstantiels et privent la très grande majorité des individus du produit complet de leur travail ne sont, notamment, aucunement remis en cause par la justice de consolation rawlsienne ou senienne dont on pourrait dire qu’elle permet surtout que le système capitaliste n’implose pas. Pour Marx par exemple, l’égalité des chances à laquelle fait pièce l’égalité des droits est un leurre car l’égalité des chances et des droits ne peuvent assurer réellement le fait de traiter les individus comme des égaux. Autrement dit, un égalitarisme redistributif – c’est-à-dire le modèle de la démocratie de propriétaires de Rawls ou même du compromis fordiste – ne peut être pleinement satisfaisant, dans la mesure où il ne s’attaque pas frontalement au rapport de subordination qui lie les « possédants » à celles et ceux qui n’ont que leur force de travail comme forme de capital, rapport salarial qui instruit le transfert forcé de la plus-value, l’exploitation et l’aliénation. Pour Marx, comme vous le savez, seule l’abolition de la propriété privée – i.e. sa socialisation – et la péréquation des moyens de production peut conduire à une base égalitariste pleine et entière, laquelle ne peut donc être, par nature, qu’anticapitaliste en tant qu’elle vise nécessairement l’abolition des « différences relatives à la propriété des moyens de production aliénables » (Roemer, 1982 : 280). Ce n’est que sous cette forme que la distribution des ressources peut permettre la réalisation la plus large possible des potentiels humains et l’avènement de formes de vie réellement émancipée, c’est-à-dire fondée sur la liberté, la créativité et lacoopération.

Sur la question des inégalités, il y aurait encore mille choses encore à préciser, mais ce que nous avons déjà avancé nous permet déjà de saisir que nombre des pensées de la « fracture » ou du « fossé numérique » oscille entre le principe de maximin, c’est-à-dire de maximisation des bénéfices attendus – en l’occurrence des usages minimaux requis pour une « bonne » insertion dans la société technologisée – et celui d’un stricte utilitarisme. Les questionnements posés sur un plan pratique quant à la manière la plus efficace de satisfaire à la résorption de cette « nouvelle fracture »  évincent notamment l’interrogation sur la nécessité même de ces actions. On peut pourtant se demander si les mesures dédiées, quels que soient les moyens mis en œuvre, contribuent réellement à l’amélioration des conditions de vie des plus défavorisés (i.e. à une égalisation même partielle de celles-ci et à davantage de justice sociale), ou bien si elles ne constituent,in fine, qu’une manière de maxi(mini)miser l’utilité capitaliste de l’informatique connectée dont les usages doivent être les plus larges possible ? Aussi peut-on penser que certaines des initiatives prises pour lutter contre la fracture numérique sont à l’image de celles qui visent aujourd’hui à « s’attaquer » plus généralement aux inégalités et aux exclusions sociales. Leur mise en œuvre effective ne profite guère ou fort mal aux publics les plus directement ciblés, tout en assurant leur participation renouvelée à la société qui a généré la situation inégalitaire dans laquelle ils se trouvent. 

La logique de la lutte contre la fracture numérique est de « favoriser l’inclusion », mais sans pour autant avoir comme horizon d’attente une forme d’égalitarisme social. Nous sommes, la plupart du temps, en présence de processus intégrateurs visant à laisser croire que les usagers de l’informatique connectée auraient une réelle chance d’améliorer leurs conditions d’existence du fait de leurs pratiques des TNIC, alors que les usages qu’ils en développent sont surtout susceptibles de contribuer, d’une nouvelle manière, au maintien du monde tel qu’il va, lequel est, répétons-le, la cause de leur situation sociale défavorable. 

Pierre Bourdieu insiste sur le fait que le rapport entretenu aux choses « enferme la référence tacite au système des possibilités et des impossibilités objectives qui définit et cette condition et les conduites compatibles ou incompatibles avec le donné objectif auquel [les individus entretenant ce rapport aux choses] se sentent mesurés » (1965b : 35). Or il nous semble que le « rapport au numérique » – imaginé et pratique – n’échappe pas à cette règle et se présente comme le précipité de situations objectives qui font de l’informatique connectée un « objet » comme un autre en ce qu’il peut être diversement apprécié et mobilisé, situations qui déterminent aussi cette variabilité.

Les pensées de la fracture numérique et les mesures envisagées de son comblement répondent à une logique qui s’approche de celle de la satisfaction des « besoins fondamentaux » d’une société capitaliste qui serait fondée sur la participation, le savoir, l’information et la communication : donner à chacun lesmoyenstechnologiques lui permettant de s’inscrire dans de nouveaux espaces de pratiques, en esquivant au passage une réflexion sur les utilités qui sont conférées à ces espaces qui ne sont ni naturelles, ni mobilisables par tou.te.s. L’arrière-plan moral est bien celui de l’« égalité des chances », c’est-à-dire de la volonté d’une égalité d’accès aux dispositifs télématiques, faisant l’impasse sur les possibilités concrètes de conversion des virtualités techniques en bien-être et en liberté (Sen, 2000 – i.e. une certaine qualité d’existence), lesquelles ne tiennent pas seulement à des capabilités numériques

Le principe de ce pragmatisme tient à la nécessité d’être équipé d’un ordinateur (d’une tablette ou d’un smartphone) et connecté à Internet, car il est considéré qu’il s’agit, là, d’une assurance minimale si l’on veut avoir, au sein de cette société fortement technologisée, des chances équivalentes à d’autres « concurrents ». Or comme le rappelle Geneviève Koubi, l’égalité des chances, quel que soit son domaine d’application, entérine les inégalités sociales : « l’appréhension des inégalités à travers l’égalité des chances, affirme-t-elle, signale la qualité de l’effort attendu ou fourni par les individus pour ne pas être en situation de vulnérabilité ». Et elle ajoute : « la chance [n’]est [seulement qu’]une ouverture sur […] la possibilité d’obtenir » (2003 : 125). S’équiper équivaut de fait à une promesse qui ne donne pas un accès direct à des biens ou avantages concrets, mais seulement à lapossibilitéd’accéder à ces derniers, possibilité qui est indexée à la réalité des dispositions, des goûts et des sens pratiques de chacun. Pour ceux qui ne disposent pas des penchants, compétences et appétences nécessaires à l’exploitation de cette « chance qui leur est offerte », les potentiels de l’informatique connectée ne peuvent s’actualiser en de réels avantages.

Aussi, l’idée d’une fracture numérique relevant d’inégalités d’accès ou d’usage – certes, socialement déterminées –, n’est-elle pas satisfaisante. Notre réflexion sur les inégalités nous invite à considérer les écarts de pratique dans le domaine du numérique comme plutôt constitutifs d’inégalités sociales déterminant, certes, des conditions d’accès (moyens matériels et sociaux), mais, plus foncièrement encore, des aptitudes, lesquelles structurent les usages à la fois en-deça et au-delà même de leur stabilisation. À cette aune, s’il s’agit donc de prêter quelque attention aux conditions de possibilité de développement des pratiques de l’informatique connectée (accès technique et social, acculturation, construction de répertoires d’usages, etc.), mais c’est aussi, et plus fondamentalement, aux logiques sociales déterminant l’actualisation des usages auxquelles il devient important d’être attentif. Il ne s’agit plus, dès lors, de circonscrire les réponses différenciées du corps social à une norme sociétale qui tendrait à s’imposer à tou.te.s du fait de l’évolution de la sphère technocommerciale (faire usage des TNIC est une nécessité dans la « société du savoir », mais cet impératif n’est pas suivi par tou.te.s). Il n’est pas non plus de montrer que ces nouvelles normes sont l’objet d’une négociation complexe et permanente de la part de chaque individu (la diffusion des TNIC relève d’un mouvement de fond, mais il y a une individualisation des pratiques), que celui-ci participe « librement » de leur établissement ou qu’il est, a contrario, contraint d’y adhérer. Le positionnement qui nous semble le plus heuristique d’adopter est celui qui pose d’une manière particulière le problème de l’appropriation et des usages des outils et services télématiques au regard des inégalités sociales leur préexistant.

Aussi proposons-nous de parler d’inégalités sociales-numériques, plutôt que de « fracture numérique » et d’envisager celles-ci comme s’insérant au sein de rapports sociaux de classe. Attentif aux positions occupées par les sujets sociaux dans les rapports de production, ainsi qu’à l’ensemble des conséquences qui en découlent, nous souhaitons porter attention à leur complexité dispositionnelle, laquelle ne saurait être rabattue sur un ethos de classe homogène supposé tout-puissant (i.e. faisant de nécessité vertu) et induisant une détermination identique pour tous les membres des classes populaires. Pour Bourdieu, il nous « appartient en effet de construire le système de relations qui englobe et le sens objectif des conduites organisées selon des régularités mesurables et les rapports singuliers que les sujets entretiennent avec les conditions objectives de leur existence et avec le sens objectif de leurs conduites, sens qui les possède parce qu’ils en sont dépossédés » (Bourdieu, 1965a : 20). Ce système relationnel objectif/subjectif, nous souhaitons, pour notre part, l’envisager en ayant recours aux concepts de classes et de dispositions, soulignant, par là, que les relations objectives sont cadrées par des rapports sociaux qui structurent des contextes, des situations, mais aussi des schèmes intériorisés de ces conditions extérieures objectives. L’un et l’autre dessinent, comme le dit Bourdieu, le « lieu géométrique » des déterminations sociales, « des probabilités calculables et des espérances vécues, de l’avenir objectif et du projet subjectif » (Bourdieu, 1965a : 22). 

Dans cette perspective classiste et dispositionnelle qui permet « de ne pas réduire l’étude des inégalités à une lecture verticale et graduelle comme l’impliquent les échelles de revenus ou de patrimoine » (Hugrée et al., 2017 : 20), s’intéresser aux usages de l’informatique connectée par les classes populaires, c’est s’appuyer sur un principe de vision et de division du monde social permettant de saisir les rapports que les classes populaires entretiennent avec leurs conditions réelles d’existence, lesquelles nous semble donc pouvoir se révéler par l’observation des pratiques numériques. Nos principaux intérêts de connaissance portent ainsi sur ce que les normes variées et intériorisées d’appropriation, d’usage et de consommation du numérique révèlent des classes populaires, mais également sur la manière dont celles-ci configurent concrètement les pratiques de l’informatique connectée au regard des contraintes et des possibilités liées aux conditions sociales de travail et d’existence des utilisateurs.

Cette approche classiste attentive toutefois à l’hétérogénéité des identités, trajectoires et dispositions de classe, nous invite en fait à envisager le rapport à l’informatique connectée comme médié par des appartenances de classe mais qui ne sauraient être restreintes à unehomogénéité sociale de condition. Dans cette perspective, il s’agit donc, aussi, de traquer l’hétérogénéité individuelle des pratiques, des manières d’être et de faire, d’envisager leur diversité et de se questionner quant à ce qu’elles engagent de la socialisation de celles et ceux qui les déploient. L’idée n’est donc pas tant de repérer ce qui pourrait s’apparenter à une culture numérique populaire (de fortes régularités d’usage – une unité, une affinité de style) que de considérer la structure des pratiques télématiques dans une perspective sensible à la pluralité des schémas d’expériences incorporées par les usagers qui, fussent-ils hétéroclites, restent néanmoins le produit de transferts de penchants de classe au domaine technologique. À cette aune, les différents régimes d’usages observables se présentent comme des traductions praxéologiques de rapports sociaux, et les inégalités sociales-numériques comme les conditions concrètes rendant difficiles, pour les classes populaires, l’acquisition de capa/cités/bilités à la fois compétencielles (i.e.répondant aux exigences d’une situation par la mobilisation volontaire de savoirs et savoir-faire spécifiques) et dispositionelles (inclinations à agir, croire, penser, sentir, etc.) à saisir les prises positives de l’informatique connectée. 

Sous ces auspices, on comprend par ailleurs que la fracture numérique ne saurait n’être seulement appréhendée qu’au travers de situations caractérisées par un faible niveau d’accès, de maîtrise technique ou encore des répertoires d’usages peu avancés. Car si derrière les pratiques numériques, nous nous accordons à penser qu’il y a bien quelque chose comme des rapports sociaux de classe, cela n’équivaut toutefois pas à considérer que les usages populaires de l’informatique connectée ne se déploient que sur des régimes d’usages peu stabilisés, peu nombreux et peu sophistiqués, voire qu’ils ne sauraient témoigner d’un niveau d’habileté technique conséquent. Néanmoins, envisager cette possibilité ne revient pas non plus à penser que ces modalités pratiques de mobilisation du numérique signent la disparition d’inégalités de capabilité. Reformulé autrement, disons que la morphologie des usages – surtout quand elle est déterminée par des opérations de quantification – ne dit rien de leur fonction sociale, laquelle ne peut être arrêtée que par l’entremise d’une hypothèse susceptible de replacer les pratiques dans un ordre social qui en détermine le cadre, cadre qui a de grandes chances de se voir renforcé (conformation) ou, certainement plus rarement, de se trouver déplacé (désajustement) par les pratiques qu’il co-produit. Et faire cette hypothèse ne revient pas à verser dans le misérabilisme si l’attention est autant portée à la manière dont les usages s’inscrivent au sein de rapports sociaux qui les structurent et les contraignent, qu’à la façon dont ils s’en échappent et produisent des pratiques atypiques du point de vue de leur appartenance de classe.

Tout en ayant donc le soin de prendre en compte la diversité des formats d’usages parfois frappés du coin de l’inventivité – laquelle conduit certains chercheurs à considérer tout type d’usage comme nécessairement habilitants, voire à relativiser le poids des inégalités sociales –, notre orientation de recherche saisit la variété de surface des usages numériques comme ne pouvant dire, seule, quelque chose des profits et des utilités sociales qui en sont tirées par celles et ceux qui les mettent en œuvre. Car, répétons-le, la compréhension des logiques d’usage et des modes différenciés d’appropriation nécessite la mise en regard de ces usages avec des dispositions incorporées produites par les structures objectives de la société. 

Précisément, l’approche dispositionnelle permet de « passer des classes, en tant que totalités objectivées ou, si l’on veut, en tant que structures, aux comportements, aux interprétations et même aux sentiments des agents qui remplissent ces classes » (Boltanski, 2014 : 31). L’idée, c’est que les étapes de socialisation et d’apprentissage inculquent des manières de faire et des schèmes de perception (dispositions corporelles et cognitives) qui conditionnent les modes de familiarisation aux outils télématiques, cadrent l’acquisition des habiletés nécessaires (sensori-motrices et cognitives), ainsi que la place attribuée à l’utilisation des machines dans la construction de soi, des identités de genre, d’âge, de classe ou encore de métier. Les usages des TNIC dépendent, dans cette perspective, de ressources sociales-culturellesinégalement distribuéesdans l’espace social, qui pèsent sur les moyens financiers et les habiletés techniques, mais aussi, plus fondamentalement, sur les accomplissements pratiques pris en tension entre le probableet le possible. Pour être pleinement analysés, les usages du numérique doivent donc être appréhendés dans leur cohérence avec les conditions de production des expériences sociales des utilisateurs et les contraintes externes qui cadrent leurs investissements. Car, comme le souligne Bourdieu, « les agents sociaux, et aussi les choses en tant qu’elles sont appropriées par eux, donc constituées comme propriétés, sont situés en un lieu de l’espace social, lieu distinct et distinctif qui peut être caractérisé par la position qu’il occupe par rapports à d’autres lieux » (Bourdieu, 1997 : 161). 

Faire sien ce principe, c’est prendre donc au sérieux le fait que, selon leur appartenance sociale, les utilisateurs ne saisissent pas les mêmes attributs décisifs de la télématique et ils n’en définissent ni d’identiques propriétés utiles, ni les mêmes usages effectifs. Ainsi y a-t-il une correspondance entre l’espace des pratiques numériques et l’espace des positions sociales. Les usages sociaux de l’informatique connectée sont liés aux représentations, envies, appréciations, intérêts, goûts et sens pratiques de ceux qui les mobilisentet se présentent comme les produits intériorisés de la socialisation passée et, notamment,de formes de domination sociale. Ils sont l’actualisation d’un ajustement complexe entre une histoire sociale incorporée (schèmes de perception et d’action des usagers) et la mobilisation d’un artefact technique (une histoire faite chose via des objets, interfaces, services, texts, etc.) qui est lui-même constitué d’une combinatoire de mondes sociaux et culturels qui sont inscrits dans des programmes d’action (scripts) et des contenus structurant appropriations et réceptions. Ces inscriptions (propriétés sociales objectivées dans la technique) commandent des ajustements pratiques et façonnent des manières d’agir, de penser ou de sentir (propriétés sociales incorporées dans les personnes) dont il est évident que certain(e)s d’entre eux/elles servent les processus de production, de circulation, de consommation et de satisfaction de besoins prescrits par la logique néolibérale, tandis que d’autres pourraient potentiellement conduire, a contrario, à un désalignement des nécessités de l’intégration marchande. Prendre les usagers populaires de l’informatique connectée comme des sujets socialement situés porteurs de capitaux différenciés plus ou moins volumineux et de dispositions singulières, c’est se donner les moyens de rendre compte des diverses jonctions possibles entre positions de classe, dispositions sociales et contextes sociotechniques. Saisir l’intérêt d’un dispositif ou d’un contenu, lui imputer du sens, s’en accommoder, en assurer la conversion engains d’autonomie et en accomplissements de « bien-être » sont des opérations qui, certes, s’inscrivent dans une matérialité numérique, mais dont l’ontologie sociale relève de rapport sociaux traduits, d’une part, en agencements techniques et, d’autre part, en systèmes dispositionnels qui en définissent le déploiement. 


Jeudi 5 mars

Dominique Pasquier – L’internet des familles modestes

SÉANCE ANNULÉE


Jeudi 19 mars

SÉANCE ANNULÉE

Émilie Potin – Enfants placés, familles (im)populaires et correspondance numérique


Jeudi 26 mars

SÉANCE ANNULÉE

Périne Brotcorne – exclusion/inclusion numérique en Belgique – résultats d’enquête


Jeudi 2 avril

Yasmine Siblot – Classes populaires, services publics et recours au droit


Jeudi 9 avril

Julie Denouël – Dématérialisation et inclusion sociale : le rôle des médiateurs numériques

Solène Manouvrier & Taoufik Vallipuram – Des usages du numérique dans les quartiers prioritaires – résultats d’enquête

AFFICHE DU SÉMINAIRE