SOPHIAPOL – En quête de théorie – Séminaire

La question de la théorie se retrouve aujourd’hui placée au centre de différents débats politiques et épistémologiques. D’un côté, on s’en prend à la théorie du genre, au moment même où les féminismes, comme mouvement social et politique, se caractérisent par un fort désir de théorie qui contribue à diffuser les théories féministes bien au-delà du monde académique. D’un autre côté, les débats théoriques semblent s’épuiser en sciences sociales, en même temps que l’heure ne semble plus être aux grandes constructions théoriques en philosophie, alors que la surspécialisation sous-disciplinaire fait naître un besoin de synthèse théorique intradisciplinaire et parfois transdisciplinaire. Les différents débats qui se développent sur ces deux plans conduisent à s’interroger sur la manière dont ce désir et ce besoin de théorie invitent à repenser l’activité théorique, notamment dans ses rapports avec les pratiques politiques, mais aussi à partir de la tension entre terrain et théorie. C’est à cette réflexion que le séminaire d’équipe du laboratoire Sophiapol voudrait inviter cette année.

Décembre

Séance d’ouverture du séminaire

Séminaire Sophiapol à la Fondation Lucien Paye.
12 décembre 2025, 15h-18h30  
Cité Universitaire Internationale, 45b Bd Jourdan, 75014 Paris
15 h : Sans Papiers. Désapprendre le pillage impérial, (38mn, 2019). Projection du film d’Ariella Aïsha Azoulay. 
16 h: ABC Musées. Histoire Coloniale et Voix autochtones (Seismo 2025). Présentation débat autour de l’ouvrage collectif en présence d’autrices et de l’éditrice Sara Pettrela (Université de Fribourg), animée par Agathe Diabou Copie (Université de Nanterre) et Julie Peghini (Université de Paris 8). 
17 h. Histoire potentielle. Désapprendre l’impérialisme. Rencontre avec Ariella Aïsha Azoulay autour de son œuvre, animé par Eric Fassin (Université de Paris 8) et Saskia Cousin Kouton (Université de Nanterre). 

Ariella Aïsha Azoulay est Chaire d’Excellence Habiter le monde Juif Musulman Amidex, CNE, Marseille etprofesseure à l’université Brown (USA), commissaire d’expositions et réalisatrice. Elle a notamment publié: The Jewelers of the Ummah: A Potential History of the Jewish Muslim World’ (Verso, 2024), La résistance des bijoux. Contre les géographies coloniales (Rotbokrik, 2023), Potential History – Unlearning Imperialism (Verso, 2019).

Lundi 26 janvier (16h-18h)

Séance collective

Interventions d’Emmanuel Renault, Katia Genel, Romain Vielfaure, Caroline Ibos, Éric Fassin, Claire Pagès, Fabien Granjon

Mardi 17 février (16h-18h)

Antoine Duarte (Université de Toulouse / IPDT)

Jeudi 26 mars (16h-18h)

Université Paris Nanterre – Ilana Eloit (Université de Genève)

Mardi 7 avril (16h-18h)

Université Paris Nanterre – Nicolas Duvoux (Université Paris 8)

Mardi 19 mai (16h-18h)

Université Paris Nanterre – Christophe Aguiton : « Réarmer théoriquement la gauche du XXIe siècle : de la théorie globale du mouvement ouvrier au foisonnement des théories issues des mouvements sociaux »

L’idée qui prévaut à cette séance et à l’invitation de Christophe est d’aller voir ce qui se passe du côté des espaces de la conflictualité sociale qui ne sont évidemment pas ignorants ou détachés des théorisations émanant du monde universitaire, mais qui, eux aussi « en-quête de théorie », peuvent avoir leur propre dynamique d’élaboration conceptuelle.

Alors il est toujours difficile de présenter Christophe du fait de ses nombreuses casquettes. Aujourd’hui retraité, mais pas pour autant rangé des camions de la critique, Christophe a œuvré ces vingt dernières années dans le domaine de la recherche et de l’enseignement, période durant laquelle il a notamment développé des travaux sur la démocratie radicale dans les sphères militantes sous les conditions socio-techno-politique de la numérisation du signe.

Christophe est évidemment aussi connu pour être un militant politique, syndical et associatif et, notamment, avoir été à l’initiative, avec quelques autres, de la création de collectifs comme Agir ensemble contre le chômage, Les Marches européennes, SUD-PTT, ou encore Attac. Il a par ailleurs largement contribué au développement du mouvement altermondialiste en France et en Europe. 

Très régulièrement, Christophe a commis des ouvrages de synthèse sur la situation politique façon « enjeux et perspectives », portés par des analyses s’intéressant aux transformations de l’action collective. Citons Le retour de la question sociale publié en 1997 et co-écrit avec Daniel Bensaïd, ouvrage qui traite des dynamiques de mobilisation faisant suite aux grèves de 1995 contre le plan Juppé ; en 2003, Le Monde nous appartient qui, lui, porte sur l’émergence et du développement du mouvement altermondialiste et en 2017,  La Gauche du XXIème siècle. Enquête sur une refondation, ouvrage de synthèse qui, quant à lui traite des développements de la critique sociale depuis la crise de 2008 et l’émergence de mobilisations importantes : Occupy, Indignados, révolutions arabes, etc.

Dans cet ouvrage Christophe posait un diagnostic informé de la période sous l’angle de la conflictualité sociale, en faisant notamment le bilan des expériences italiennes, espagnoles, grecques et sud-américaines et s’attelait à reconsidérer la question de la raison stratégique, celle du sujet historique de la transformation sociale ou encore celle des alliances. 

La Gauche du XXIème  siècle posait un certain nombre d’hypothèses, notamment quant au rôle que pouvaient jouer des partis comme Rifondazione Comunista, le PT, Syriza ou Podemos et avançait un certain nombre d’analyses quant à la nécessité de réviser la raison stratégique et politique. Christophe estimait alors qu’elle devait être à la fois dissociative et associative pour reprendre les concepts de Laclau et Mouffe. Dissociative parce que le politique doit être agonistique, il doit s’opposer, jouer à plein le travail du négatif et ses conséquences ; associative par ce que les alternatives politiques doivent aussi jouer la carte d’un agir commun. 

Aussi Christophe mettait-il en avant la nécessité d’instaurer une démocratie radicale susceptible de marier les pratiques socialisées non étatisées visant à instaurer davantage d’autonomie et à élargir les zones de pouvoir autogestionnaires et coopérativistes aux stratégies électorales. À cet égard, il soulignait l’utilité de construire de nouvelles alliances et une hégémonie nouvelle qui ne sauraient être attachées à la seule mobilisation du prolétariat. 

Christophe allait même un peu plus loin en défendant l’idée que les secteurs à articuler dans le cadre d’une dynamique de transformation sociale devaient être les restants du salariat organisé, les classes moyennes urbaines disposant d’un capital culturel important et les populations immigrées des quartiers. 

Christophe insistait aussi sur la reconnaissance des fragilités et des vulnérabilités comme dénominateur commun à la fabrique de coalitions dans une version déflationniste de l’importance à accorder au programme politiques essentiellement construits à partir d’objectifs et de revendications.

Presque dix ans après ce constat, nous sommes évidemment preneurs de son analyse sur le moment présent, sur les conflictualités sociales qui s’y développent et sur les ressources théoriques qui les traversent et en émergent. 

Considérer la place de la théorie au sein des mobilisations sociales, c’est reposer d’une certaine manière, mais évidemment à nouveaux frais certains des problèmes posés par le marxisme occidental qu’avait soulevés Perry Anderson en son temps dans son Considerations on Western Marxism et repris plus récemment par Domenico Losurdo dans un ouvrage posthume publié en 2024 : Western Marxism: How it was born, how it died, How it can be reborn.

Pour rappel, le livre d’Anderson traite des théories marxistes ayant pris naissance en Europe occidentale, à la suite notamment de l’échec des révolutions prolétariennes. Le marxisme dit occidental se distingue à la fois du marxisme originel et du diamat soviétique dans la mesure où il produit des théories qui ne sont plus le fait de stratèges politiques, mais d’universitaires critiques qui sont moins en prise directe avec la conflictualité sociale ; situation qui, selon Anderson, conduit à une distance croissante entre théorie et pratique. Foisonnantes, les théories du marxisme occidental se caractérisent aussi par leur niveau d’abstraction, leur penchant spéculatif, hermétique, leur sensible déconnexion avec les monde du travail et des luttes sociales réelles et par « pessimisme latent ». 

Dans son Western Marxism Losurdo, revient, quant à lui, moins sur l’idée d’une rupture structurelle du marxisme avec la pratique politique qu’il ne défend l’idée que les courants dominants du marxisme occidental – dans lequel il range d’ailleurs des auteurs qui ne se réclament pas franchement du marxisme –, s’opposeraient en théorie à ce que le marxisme véritable aurait concrètement réussi en pratique c’est-à-dire, selon lui, essentiellement les luttes anti-impérialistes. 

L’un de ses fervents zélateurs, Gabriel Rockhill, dans des commentaires dont il faut convenir qu’ils sont souvent assez confus, voire confusionnistes avance, entre autres choses, que le marxisme occidental serait finalement un anti-marxisme, un anti-communisme et un projet intellectuel allié du système de production intellectuelle de l’ordre capitaliste. 

De fait, Losurdo soutient que le marxisme occidental aurait capitulé face au capitalisme libéral, ce qui le pousse à parler par exemple de « philocolonialisme » et d’accuser Perry Anderson d’être lui-même un affidé de « l’industrie théorique occidentale » ou encore Ernst Bloch d’être un social nationaliste chauvin. Pour lui, les théories du marxisme occidental ne serviraient qu’à affaiblir les possibilités de luttes anticoloniales qu’il envisage comme le lieu principal de la révolution socialiste mondiale. Quand Anderson caractérisait le marxisme occidental comme un tournant philosophique, Losurdo y voit une dérive vers un messianisme religieux.

On pourrait évidemment s’atteler à rediscuter les arguments d’Anderson et à discuter ceux de Losurdo, de Rockhill et de certains autres de leurs copains, mais une autre manière de se mettre en quête de théorie est de considérer les élans théoriques des sphères militantes dans leurs relations aux théorisations plus académiques et au marxisme traditionnel :

-Quels socles conceptuels ? 

-À quels débouchés politiques concrets conduisent-ils ? 

-Quelle est leur potentiel critique ? 

-Quels rapports entretiennent-ils avec la lutte des classes ou à tout le moins avec les théories générales du conflit social et celles des rapports sociaux de domination ? 

-Quels rôles jouent-ils au sein de la lutte idéologique dans son ensemble ?

-De quelles manières participent-ils à l’acquisition par les dominé.e.s des outils intellectuels utiles à leur émancipation ? 

Les questions sont évidemment nombreuses quand on est « en-quête de théorie »…

Ce qui est certain c’est que les théorisations de l’émancipation qui faisaient de celle-ci l’aboutissement nécessaire des lois de l’histoire ne tiennent plus nécessairement la première place dans les élaborations conceptuelles ayant cours au sein des mouvements sociaux. Le régime d’historicité qui faisait rimer avenir et progrès a clairement perdu en crédibilité, mais de ce fait a aussi permis à ce que d’autres pensées critiques se développent sans pour autant perdre de vue que le capitalisme et l’État restent les deux hydres auxquels il faudrait couper la tête et vis-à-vis desquels de nouvelles contradictions se font jour ; contradictions qui émergent des différents modes de production économique, culturelle, sociale, politique qu’ils portent et tentent de maintenir et, bien évidemment, des conséquences qu’ils entrainent : inégalités, oppressions, autoritarismes, guerres, inhabitabilité, etc. Les sorties de secours du capitalisme sont nombreuses et décrivent autant de manières oppositionnelles qui elles-mêmes définissent des pratiques et des théories plus ou moins neuves, plus ou moins radicales, plus ou moins élaborées qui s’agencent, s’encastrent, s’allient ou s’opposent. La question de la forme-État est par exemple assez clivante, tout comme celle, à tout le moins en France, des identity politics, celles qui interrogent la place des innovations technologiques, du productivisme, ou encore de l’occidentalocentrisme.

Christophe Aguiton a aujourd’hui la lourde tâche de nous éclairer à tout le moins sur quelques éléments de cette pluralité critique, sur la diversité des communautés pratiques et utopies concrètes qui y correspondent et sur la variété des options théoriques sur laquelle elle se fonde.

Mardi 2 juin (16h-18h)

Université Paris Nanterre – Éric Fassin (Université Paris 8), Katia Genel (Université Paris Nanterre), Caroline Ibos (Université Paris 8)

Caroline Ibos et Eric Fassin : La Savante et le politique (PUF, 2025)

Katia Genel : L’Oubli du labeur (Klincksieck, 2025)