Appel à contributions – Au Carrefour des critiques. Alliances et obstacles au changement social – Université Paris 8/Université Paris Nanterre/Université de Lille/IUF/Sophiapol/Clersé
Les sciences sociales en général et les approches critiques en particulier n’ont pas bonne presse dans certains cénacles politiques, médiatiques, mais aussi académiques. En ces espaces, parfois présentés comme des « observatoires », sont brandis maints épouvantails repoussoirs (islamo-gauchisme, wokisme, « décolonialisme », etc.) censés désigner quelques-uns des principaux périls que le champ universitaire aurait aujourd’hui à affronter. « Danger sociologique », « science militante dévoyée », « misère de la recherche », « cimetière des libertés académiques », « obscurantisme », « totalitarisme » : les anathèmes font florès quand il s’agit de dire combien le savant ne devrait jamais toucher au politique, si ce n’est à se rendre coupable d’attitudes autodestructrices.
Aussi, le fanal de la neutralité axiologique est abusivement réagité, afin de tenter de rallier celles et ceux qui croient ou feignent de croire en la possibilité d’une science qui pourrait ne pas être engagée par et dans le monde. Le fantasme d’une science débarrassée des déterminations sociales, économiques et politiques, ainsi que la fantaisie corolaire consistant à conjecturer la possibilité d’une scientificité objectivement pure et non située se portent bien. Ces appréciations valent inculpations des présents critiques, mais aussi des trames d’émancipation issues des avancées du passé : abolition des privilèges, mobilisations ouvrières, luttes anticoloniales, batailles féministes, etc. Les expressions les plus outrancières s’accompagnent d’une remise en cause des conquis sociaux et d’une réhabilitation de certaines politiques parmi les plus régressives et inégalitaires, dans un contexte de défense nécessaire des libertés académiques.
Parallèlement à ce vrai-faux neutralisme, des trappes dogmatiques menacent de figer la critique dans des postures portées par des radicalités qui tendent moins à composer de nouveaux chemins émancipateurs qu’à exprimer la soi-disant supériorité de certaines instances critiques. Ce sont là des régressions qui servent d’ailleurs d’argument aux chantres des coupes budgétaires et de la mise au pas d’une université qui aurait, ânonnent-ils, fini par se trouver aux mains de « minoritaires », ennemis de la république et de la « vraie » science. Neutralisme et sectarisme se nourrissent l’un l’autre.
Pourtant, le changement social relève de sentiers moins lumineux que sinueux, dans une inventivité se défiant des fictions neutralistes comme des prêts-à-porter idéologiques. Il est heureusement des espaces au sein desquels des chercheurs, des militants, des citoyens, etc., osent et pensent ensemble, à nouveaux frais, la rencontre du savant et du politique, la confrontation des engagements scientifiques et des responsabilités de la vie en commun, et ce, à des fins d’émancipation. Ces territoires critiques, souvent arrimés à des luttes sociales situées, éphémères ou plus durables, tentent d’inventer des manières « épistémopolitiques » mêlant connaissances académiques rigoureuses, savoirs d’expérience éprouvés et morales pratiques qui vont bien au-delà des formes d’hybridation déjà éprouvées du savant et du politique (recherche-action, intellectuels organiques et collectifs, conseils scientifiques, etc.).
L’objectif de ce colloque est de cartographier et de discuter les divers obstacles qui freinent ou empêchent la constitution d’alliances critiques au sein et au carrefour des sphères académiques et militantes. Il s’agit de repérer et de débattre des conditions de possibilité d’émergence d’intersections fertiles mixant outillages intellectuels et raison stratégique, entrelaçant scholarship et commitment. Si cette nécessité n’est évidemment pas nouvelle, la période de turbulences et de crises écologiques, économiques et démocratiques qui plombe notre contemporanéité nous invite à reconsidérer les impératifs, les moyens et les visées de construction d’horizons politiques intellectuels, pratiques et radicaux. À revers des bravades réactionnaires et des sectarismes tant militants qu’épistémologiques inhibant la créativité critique, nous souhaitons donc porter diagnostic sur les nouveaux carrefours théoriques et praxiques du savant et du politique.
Les contributions attendues pourront porter sur l’un de ces carrefours ou – la liste n’étant pas exhaustive –, se pencher sur d’autres modalités d’hybridation potentiellement heuristiques et émancipatrices :
- 1) L’interdisciplinarité
À l’intérieur du champ académique, la rencontre interdisciplinaire est, par exemple, facilement promue au nom du dialogue et des croisements supposément fertiles et heuristiques. Dans les faits, elle oscille souvent entre non-lieu scientifique et affichage instrumental, où se juxtaposent purement et simplement les disciplines sans que celles-ci soient véritablement mises en dialogue. Existe-t-il de nouvelles manières d’envisager les conversations disciplinaires ? Quelles sont les expériences probantes en ce domaine ?
- 2) L’intersectionnalité
Plus radicale et plus prometteuse, l’intersectionnalité se présente tantôt comme un enrichissement de la critique, s’intéressant de concert aux volets du genre, de la race, de la classe ou encore de la génération, tantôt comme le faux-nez d’un enfermement au sein de l’une de ces composantes, à l’exclusion des autres. À distance de ces comédies de la contradiction principale, peut-on repérer des manières d’aborder l’intrication des rapports sociaux permettant une saisie plus heuristique des dynamiques de domination et d’émancipation ?
- 3) Le savant et le populaire
À l’interface des mondes savants et politiques, « aller au peuple » a constitué un leitmotiv multiséculaire. Ces rencontres ne vont toutefois pas de soi. On en connait, par exemple, les travers consistant en des lectures ethnocentriques des existences populaires, ceux faisant de la remise de soi à la cause brevet critique, ou ceux encore qui, depuis une vision continuiste, généreuse mais faisant fi de la division sociale du travail, confondent égalité des intelligences et démagogie. Tout en évitant les pièges du misérabilisme et/ou du populisme, est-il possible d’envisager d’autres manières de produire des intellectuels collectifs ?
- 4) L’alchimie entre le social et le politique
Au sein de l’espace militant, les relations entre les sphères du politique et du social n’ont eu de cesse de faire couler beaucoup d’encre. La conflictualité sociale challenge toujours un peu plus la représentation politique et le fait politique semble vouloir se construire de manière plus spontanée, plus horizontale, porté par des mobilisations plus réticulaires répondant davantage à l’agrégation qu’à l’adhésion. Les modalités d’articulation socio-politiques, structurantes par le passé (avant-gardisme, délégation, corporation, publicisation, etc.), n’inspirent plus qu’à la marge les cadres contemporains de la conflictualité sociale. Comment repenser cette articulation entre politisation du social et « socialisation » du politique ? La sphère du social est-elle trop vaste pour la sphère politique ou a-t-elle su l’absorber en la transformant en « politique ordinaire » ?
- 5) La participation comme enjeu démocratique et scientifique
L’affaiblissement des démocraties représentatives a généré nombre d’interrogations quant à son approfondissement via la démocratie directe. La science se voudrait, elle aussi, de plus en plus participative, sans que cette exigence ne soit clairement définie quant aux degrés de participation attendus, à l’élargissement des participants, aux principes de coproduction et de codécision. Si la recherche-action et la recherche-création ont posé des bases (fragiles) à la participation, essentiellement à l’échelle de l’enquête, qu’en est-il à d’autres niveaux de décision ? La science peut-elle se contenter de (défendre) son autonomie académique ou a-t-elle besoin de renouveler ses modes de gouvernance ?
- 6) L’intégration des mondes
Last but not least, la thématisation d’un monde global et plus encore d’un Sud global a percé, dans une société davantage pluri-polaire. Si les pandémies ont remis au goût du jour une certaine discussion sur la mondialisation (One Health), qu’entendre pour autant par « nouveau rapport Nord-Sud » ? Comment ces velléités de « rééquilibrage » se traduisent-elles dans le champ de la production scientifique ? L’exigence visant à décoloniser les connaissances et les manières de faire science porte-t-elle ses fruits ? Celle de la prise en compte des mondes non occidentaux et des interdépendances ne nous enjoint-elle pas, aussi, à penser plus largement à l’échelle du vivant ?
Le colloque se déroulera à l’Université Paris Nanterre, le vendredi 26 mars 2027.
Les propositions d’intervention (résumé de 5000 signes) sont à envoyer à Fabien Granjon et Ivan Sainsaulieu avant le 22 janvier 2027 (retours le 8 février 2027 au plus tard)
FLYER : https://fabiengranjon.eu/wp-content/uploads/2026/10/flyer.pdf




















































