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Ouvrage — Alma mater dolorosa — Éditions Le Buvard, collection Tracé Plat

Ouvrage — Alma mater dolorosa — Éditions Le Buvard, collection Tracé Plat

Vous avez sous les yeux un objet numérique dont la carte d’identité nous indique qu’il est à ranger dans la catégorie des livres. La vérité est que nous ne sommes pas sûr.e.s que se soit franchement un bouquin. Nous ne savons pas ce que c’est et nous nous en foutons comme de l’an quarante, parce que l’important n’est pas dans ce que c’est, mais dans la manière dont ça nous a amenés à faire et ce que ça nous a permis de dire ; de dire nos vérités et certainement pas d’imposer une certitude. C’est une proposition, un carrefour, un rassemblement de points de vue, de témoignages, de coups de gueule, d’analyses qui nous ont semblé pertinent de colliger pour dire ce que nous avons sur le cœur. Il ne s’agit pas d’un récit, ni d’une démonstration, encore moins d’une enquête… 

Puisqu’on vous dit que nous ne savons pas ce que c’est. Nous sommes d’accord pour y voir un joyeux bordel qui a tout de même une structure et une cohérence (la nôtre) ; celle de la lutte, et avant, celle du ras-le-bol. Parce que nous en avons franchement marre de vivre comme nous vivons, à l’Université comme ailleurs. Alors nous avons fabriqué ce « machin », avec les moyens du bord, c’est-à-dire d’abord nos corps : têtes, mains, pieds, désirs, sensibilités. Et nos tripes.

Pour être exact, la possibilité du « machin » est à l’initiative de l’un d’entre nous qui a su exprimer son envie et, en l’exprimant la mettre en partage. C’est allé vite. Les choses se sont enchaînées, avant d’être stoppées net par le Covid-19, la peste néolibérale. Avant le confinement, nous nous sommes pris.e.s au jeu et avons essayé de faire exister quelque chose que nous n’avions jamais fait ensemble et de cette manière. Nous avions un vague modèle : l’ouvrage de Samizdat publié en 2002 aux éditions Reflex, sur le contre-sommet du G8 de Gênes, à l’occasion duquel fut tué, par les forces de l’ordre, un jeune homme : Carlo Giuliani (d’autres furent blessé.e.s, séquestré.e.s et pour certain.e.s torturé.e.s par la police italienne). Le livre de Samizdat était présenté comme un recueil de « documents du mouvement » dont l’objet était de dire ce que les personnes présentes avaient vécu, à leur manière, sans souci d’exhaustivité ou de représentativité (impossibles). L’alternative ouverte par cet « à peu près » nous a décomplexé. Le fait de pouvoir ne s’en remettre qu’à nos choix sans avoir à les légitimer autrement que parce qu’ils résonnent, d’une manière ou d’une autre, avec nos existences, nous a libéré. 

Les matériaux qui composent le « machin » sont faits de nos vérités, de nos convictions, même si elles peuvent être portées et enchâssées dans les paroles des autres. Nous nous reconnaissons dans cette polyphonie qui aurait évidemment pu être enrichie de mille autres points de vue, dont certains, peut-être plus passionnants que ceux sur lesquels nous nous sommes arrêté.e.s. Peu importe, vous n’aurez qu’à aller les chercher vous-mêmes.

Aucune des contributions du « machin » n’est signée avec les attributs usuels d’identification (un prénom, un nom, une appartenance). Les plus flics d’entre vous sauront sans doute, à l’aide de leur bidule technopolicier préféré, retrouver les auteurs.trices des diverses contributions, mais ça n’a franchement aucun intérêt. Si le « machin » pouvait se révéler, à certains égards, intéressant, c’est par ce qui y est dit, non parce que un.e.tel.le le dit. 

Aussi, nous avons choisi de signer l’ensemble « Collectif Oussekine », en hommage à Malik Oussekine dont un des amphis de l’Université de Rennes 2 porte le nom. Une plaque à sa mémoire a été inaugurée l’an dernier. Malik est mort, le 6 décembre 1986, suite aux coups de matraque qui lui ont été assénés, en marge d’une manifestation contre la loi Devaquet, par les « voltigeurs », brigade motoportée des forces de l’ordre créée par Raymond Marcellin — ancêtre des Brigades de répression de l’action violente motorisées (BRAV-M) mises en service pour mâter le mouvement des Gilets jaunes.

« Oussekine », parce que nous nous reconnaissons dans ce qu’il représente et que, trois décennies plus tard, il n’y a finalement rien d’étonnant à ce qu’un député LREM — ex-patron du RAID —, interrogé sur les violences policières et la nécessité « d’aller au contact », puisse déclarer qu’il faille « oublier l’affaire Malik Oussekine ». Mais nous n’oublions pas. Notre mémoire est sans fond car elle est celle des défaites. Et nous nous souviendrons jusqu’à la victoire. Étudiant.e.s et personnels des universités Rennes 2 et Paris 8 en lutte, nous sommes Oussekine.

Il y a déjà deux morts dans cette introduction. Les deux ont été tués par l’État, le grand copain bagarreur du marché. Deux morts oui… C’est peu au regard du tableau de chasse du stato-néolibéralisme qui broie et dézingue à tout va, et pas que dans les manifs. Ces morts et tant d’autres — Zineb Redouane, Adama Traoré, Babacar Gueye, Maëva Coldebœuf, etc. —vivent en nous, ils nous hantent. Ce sont les spectres de l’esprit de la résistance, les images effrayantes d’un capitalisme qui mutile et tue et celle, réjouissante, d’un Erosqui, pour autant, ne se résigne.

Si notre « machin » parle de l’Université, c’est parce que l’alma mater (dolorosa) constitue un écosystème important de nos environnements de vie. Nous y passons du temps. Parce qu’elle nous nourrit intellectuellement et/ou matériellement — même si, y allant chercher des connaissances et/ou un salaire, les bénéfices attendus sont rarement à la hauteur des attentes — nous lui accordons une place centrale dans nos vies.Sans doute sommes-nous encore bercé.e.s d’inutiles illusions, mais peut-être aussi avons-nous raison de continuer à y croire. Nous voulons une autre Université, à la mesure de cet autre monde au sein duquel nous souhaitons construire nos vies. L’institution qui, aujourd’hui, nous accueille est un appareil qui sert et reproduit largement le système auquel nous nous opposons. Et la Loi de programmation pluriannuelle de la recherche n’a vocation qu’à renforcer la décrépitude très largement entamée de l’enseignement supérieur et de la recherche. Mais ne nous y trompons pas, même si le projet de LPPR n’était pas mis en œuvre, nous n’arrêterions pas là.

Au moment où, certain.e.s d’entre nous, ont jugé utile de monter symboliquement le campus « Rennes 3 » et où, d’autres, n’ont eu de cesse de proposer, à Rennes 2 et Paris 8, des ateliers relevant de l’éducation populaire, nous avons reçu avec intérêt la proposition de création d’Instituts d’Études populaires visant à armer « en savoirs indispensables pour ne plus “s’écraser”, ne plus se résigner ; pour résister à ces situations et ces relations intenables que nous subissons (au travail ou en dehors) ; et pour chasser les croyances héritées, les fausses évidences répétées et consolidées, qui cadenassent nos vies ». Nous avons en effet besoin d’Écoles matricielles pour la critique,promptes à « désabuser de la grandeur des grands », à dispenser des connaissances qui désévidentialisent, à mettre en œuvre des pédagogies alternatives et à fabriquer des communs politiques. À notre manière, le « machin » participe de cette nécessité et beaucoup des textes ici rassemblés se rattachent à l’une ou l’autre de ces nécessités, en faisant notamment une place importante aux expériences, aux vécus et aux ressentis universitaires les plus déceptifs. Dans les pages qui suivent sont donc documentées certaines des affres de l’Université telle qu’elle va, de celles que nous ne voulons/pouvons plus souffrir. 

Nous vous épargnons l’exposé introductif et chiant des contenus. Lisez-en ce que vous voulez, par exemple au hasard (n’allez pas au bout de vos forces, ça ne sert à rien) et, surtout, pensez-en ce que vous voulez. Les mots étaient là, déjà agencés dans des productions diverses, ou à l’état de brouillon dans nos têtes. Nous les avons choisis, rassemblés, réagencés. À vous d’en faire, à votre tour, ce que bon vous semble.

Le « machin » couvre donc une période qui s’étend jusqu’aux élections municipales et au confinement. La pandémie a révélé, une fois encore, l’impéritie crasse et le cynisme du gouvernement. L’expression « élections piège à cons » n’a jamais été aussi juste. Les Municipales 2019 ont été un simulacre de démocratie électorale, avec un scrutin qui ressemble à rien de moins qu’à une opération massive de contamination de la population. L’exécutif, les associations d’élu.e.s et les formations politiques ont été irresponsables dans leurs appels grandiloquents et intéressés à l’union nationale et à la protection de la République. La « continuité démocratique » était évidemment mue par la logique de la prime au sortant dont certain.e.s pensaient raisonnablement bénéficier dans ce contexte si singulier (notamment aux dépens de LREM qui n’a pas osé le report sous peine d’être taxée de putschistes). Le Collectif Oussekine a peu, voire pas voté. 

Alors que le pays était en train de s’arrêter et que l’on assistait à un encastrement inédit des crises (sanitaire, politique, économique, idéologique, environnementale), les « directoires » universitaires ont souhaité maintenir l’existant « quoi qu’il en coûte » : cours, comités de sélection, examens, concours, etc. La période s’est avérée tout particulièrement propice, sous couvert des plans de continuité pédagogique et de la recherche auxquels chaque petit soldat de l’alma mater a dû se faire un devoir de contribuer, à mettre en œuvre le technosolutionnisme numérique des politiques néolibérales. Le Covid-19 est, sous cet angle, une aubaine. Il permet de tester la tolérance à la perpétuation et au renforcement des inégalités de traitement, ainsi qu’à la surveillance du plus grand nombre par quelques-un.e.s. Mais nous ne désarmerons pas. Il n’y aura pas de retour à la normale.

Les Éditions Le Buvard

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