Dispositionnalisme composite – Colloque « À la croisée des socialisations »  – Session « Fabrique contextuelle des dispositions »

Colloque organisé par le Centre Maurice Halbwachs et CITERES 2 et 3 février 2023 , Campus de l’ENS Jourdan (Paris)

Dans le cadre de cette quatrième session dédiée à la fabrique contextuelle des dispositions, j’avais initialement proposé une intervention qui, depuis un terrain d’enquête portant sur les usages de l’informatique connectée par les classes populaires, aurait avancé quelques pistes de réflexion permettant d’envisager une perspective dispositionnelle qui serait attentive aux dispositifs sociotechniques. 

Si je maintiens cet objectif général, je me suis toutefois permis de déplacer la forme du propos pour quelque chose de plus programmatique, relevant d’une ébauche préparatoire à la théorisation de ce que je me propose d’appeler provisoirement un dispositionnalisme composite. Par ce syntagme de « dispositionnalisme composite » j’entends désigner un dispositionnalisme dont le contextualisme qui l’accompagne pourrait être pensé comme relevant d’une mise en dispositifs et en instruments. À cette aune, la dynamique sociale peut être alors décrite comme un jeu dialectique complexe entre des appuis dispositionnels et des appuis conventionnels mis en dispositif(s). Quand ces appuis dispositionnels et contextuels sont mis en contact (et plus ou moins appariés), ils entrent en action et naissent de ces conjonctions des accomplissements pratiques situés décrivant des ordres à la fois politiques, organisationnels, pratiques et sémiotiques. Le déplacement que l’on propose consiste donc à considérer le contexte comme une combinatoire d’instruments agencés dans des dispositifs plus ou moins solidaires et solides qui portent des prescriptions d’action qui ne s’actualisent, d’une manière ou d’une autre, qu’en présence de dispositions. Aussi s’agit-il d’esquisser une sociologie de la pluralité des logiques sociotechniques d’action, dont je me propose de présenter, un peu au pas de charge les principaux traits, sans pouvoir rentrer, hélas dans le détail.

Pour justifier de la nécessité de porter une attention accrue aux dispositifs et aux instruments, peut-être peut-on commencer par revenir à la dialectique champ/habitus dont il est clair qu’elle ne fait guère de place précise aux objets. De fait, ils sont, la plupart du temps englobés dans la catégorie « choses », vocable qui peut désigner, sous la plume de Bourdieu, un champ, une institution, un mécanisme, éventuellement un objet. Aussi, les artefacts techniques ne sont pas très présents dans les récits qui sont dressés de la dynamique sociale. Toutefois, ils n’en sont pas non plus complètement absents, en particulier quand ils participent du champ de production des biens culturels. Citons par exemple ce passage des Cours de sociologie générale au collège de France : 

« L’objet physique qu’est le livre, écrit Bourdieu, ne devient un objet social que lorsqu’il rencontre son autre moitié, la moitié incorporée du lecteur, ou, plus exactement, du sujet social ou de l’agent social doté des dispositions qui le portent à le lire et le rendent alors capable de le déchiffrer ». 

Dans ce passage, l’objet culturel « livre » acquiert donc son caractère social dans la mesure où il devient l’objet d’un usage et donc d’usagers, d’agents sociaux porteurs de dispositions par le biais desquelles ils s’en saisissent. C’est là un élément essentiel, mais qui ne dit rien du fait que l’objet livre est, pourrait-on dire, aussi, déjà, un objet techniquement social, c’est-à-dire avant même d’être mobilisé dans une action. 

Il est, pourrait-on avancer, une première fois social en tant qu’il a été façonné par un auteur qui y a inscrit des contenus symboliques ; il est une deuxième fois social car en tant qu’objet il est le produit d’une activité sociale mobilisant différents acteurs : éditeur, imprimeur, libraire, etc. ; il est une troisième fois social en tant qu’il est aussi l’objet de rapports entretenus aux biens symboliques (distinction, bonne volonté culturelle, goût de la nécessité, etc.) ; mais il est aussi social en tant qu’il repose sur une matérialité elle-même encodée dans des programmes d’action ou des scripts qui en co-définissent l’usage. Ce sont ces inscriptions techniques et symboliques socialement construites qui appellent dans les termes de Bourdieu « une réactivation de l’habitus adéquat », car, précise-t-il, « c’est lorsqu’un corps socialisé rencontre des objets structurés selon les structures mêmes par lesquelles il est lui-même structuré que se réalise cette sorte d’ajustement immédiat qui donne aux conduites les apparences de la finalité » (Bourdieu, 2015 : 252 et 299). Toutefois, encore faut-il préciser que l’alignement habitus-objets (i.e. la coïncidence dispositions/fonctionnalités) n’est qu’un cas particulier du rapport individus-instruments. Non-usages, mésusages, détournements, bris et autres contestations diverses sont aussi des régimes pratiques communs, révélant des décalages qui ne sauraient être seulement lus comme manque de compétences ou rapport déficient à la pratique instrumentale. En prenant en compte que les objets sont des structures sociales matérialisées, les écarts d’usage révèlent aussi des écarts à l’institution qui en a fait ses instruments.

Et de fait, en d’autres passages, les objets sont effectivement plus clairement saisis comme relevant de procès d’institutionnalisation d’un social engrammé dans des matérialités et façonné en conformité avec les règles du jeu d’un champ qu’ils étayent. Par le fait de rentrer les objets sous la catégorie de « choses », vocable qui désigne également les logiques de champ, Bourdieu affirme en creux que les objets techniques sont bien porteurs de mécanismes sociaux. Cette mise à la main de l’institution et, en l’espèce, du champ,  en fait des éléments « archéologiques » du social, mais ils sont aussi structurants en ce qu’ils cadrent des relations et participent, à leur tour, à l’élaboration du social et aux mécanismes de socialisation aux travers desquels s’opèrent la mise en disposition des logiques de champ dans les corps des individus. Les dispositions investissent donc les objets (qui sont agis) par des concepteurs et des opérateurs, mais les objets saisissent aussi les dispositions (ils sont agissants). Ou pour le dire autrement, les conditions d’usage d’un objet tiennent à un alignement plus ou moins effectif entre les scripts inscrits dans l’objet et les dispositions des opérateurs. L’attention aux choses, en tant que les choses se couplent à des appuis dispositionnels, prête, in fine, à considérer que le « hasard objectif » produit par la dialectique champ/habitus relève d’une attention à « tout ce qui fait l’appareil » (Bourdieu, 2015 : 294), objets compris, en tant qu’ils sont socialement constitués, au même titre que les personnes. 

On retrouve peu ou prou ce point de vue dans le dispositionnalisme-contextualisme de Bernard Lahire, au sein duquel les objets sont saisis en tant qu’ils portent ce qui est décrit comme une « continuité matérielle », mais aussi en tant qu’ils sont diversement appropriés depuis des cadres sociaux et symboliques qui varient dans le temps et dans l’espace. Ils sont considérés comme n’ayant :

« aucune disposition socialement constituée à agir, à percevoir, à sentir, à croire, qui serait le produit de leurs expériences. En ce sens, les objets n’ont aucune attitude particulière vis-à-vis d’autres objets ou humains. Ces différences font que les objets, s’ils sont omniprésents dans la vie sociale, s’ils font partie des contraintes avec lesquelles les humains doivent en permanence composer, et doivent pour cette raison être pris en compte par les chercheurs en sciences sociales, sont tout sauf des acteurs » (Lahire, 2015 : 18). 

Cette assertion, pour autant qu’elle semble raisonnable – les objets ne sont pas disposés à l’instar des sujets sociaux –, pourrait toutefois être discutée. En premier lieu parce que les objets sont bel et bien porteurs de programmes d’action qui, s’ils ne sont pas des dispositions matériellement incarnées dans un corps et un esprit, sont néanmoins des éléments matériellement engrammés dans des objets de nature technique (ils sont, pourrait-on dire, une autre forme de social à l’état plié). C’est par le biais de ces programmes d’action qu’ils s’interfacent aux appuis dispositionnels des sujets sociaux et aux appuis conventionnels des institutions. Alors, sans doute les objets techniques ne sont-ils pas des acteurs à la manière d’un « individu social » (personne ou collectif), mais il n’en reste pas moins vrai qu’ils participent pleinement au social en tant qu’ils sont des éléments à la fois agis et agissants. Et s’ils sont, de fait, la plupart du temps, des outils intentionnellement façonnés à des fins d’utilité pratique, ils deviennent – pris dans l’action – des parties constitutives de celle-ci. 

L’usage d’un instrument dépend donc pratiquement des scripts qui traduisent matériellement les fonctionnalités sociales dans les objets. Certes, les objets peuvent être détournés, bricolés, rejetés, mais les rapports entretenus aux objets tiennent nécessairement compte des prescriptions-inscriptions les caractérisant (y compris en se trompant sur leur nature), lesquelles sont des histoires faites technologies associées à des personnes, des lieux, des croyances, des valeurs, des institutions, etc. La variabilité des usages dépend donc bien des dispositions des utilisateurs-opérateurs, des statuts de l’objet mobilisé (les manières dont il fait sens dans un espace donné au regard de sa trajectoire statutaire et d’usage), mais il s’agit aussi de ne pas oublier qu’usages et statuts sont aussi indexés aux propriétés matérielles qui déterminent les utilités sociales des objets. Et Bernard Lahire de le souligner par ailleurs :

« Les objets fabriqués par les individus d’une société donnée […] sont pleinement sociaux, de même que chaque individu est pleinement social au sens où il est le produit de processus de socialisation liés aux groupes et aux institutions qu’il a fréquentés tout au long de sa vie » (Lahire, 2018 : 90). 

Aussi, afin de donner une pleine place aux objets, il nous semble utile d’introduire deux notions qui ne font pas initialement partie du cadre conceptuel dispositionnaliste : celle d’instrument et celle de dispositif. Dans cette perspective plus attentive aux objets, le jeu dialectique entre les histoires faites corps et les histoires faites choses se présente comme un évident élargissement de la mise en correspondance entre habitus et champ dont Bourdieu a fait le socle de sa théorie de la pratique, mais il est aussi un réalésage de la relation dispositions/contextes. On pourrait avancer que le passage des contextes aux dispositifs-instruments est un geste quasi homologue à celui qui nous invite à passer de l’habitus aux dispositions. Il permet de saisir des situations à la fois plus variées que le cas particulier tenant à la concordance ontologique habitus/champ, mais aussi plus détaillées que ne l’ envisage le jeu dispositions/contextes. Surtout, il ouvre à la pleine prise en compte de la « capacité générative » des instruments qui tendent à orienter l’action, mais sans pouvoir la déterminer du fait des couplages avec les appuis dispositionnels des individus, dont le résultat n’est pas toujours, loin s’en faut, prévisible.

Ce gain de précision nous amène donc à avancer la possibilité d’un dispositionnalisme composite. Celui-ci tient : 

-d’une part, à ce que le contexte se voit notamment décliné en instruments, assemblés ensemble et agencés avec des individus dans des dispositifs ; 

-d’autre part, que lesdits dispositifs ont vocation à produire des emprises (i.e. à développer des prises de pouvoir) ; 

-enfin, que ces emprises ne sont pleinement assurées que si elles s’avèrent en adéquation avec les dispositions de celles et ceux à qui elles sont proposées (ce qui n’est jamais complètement le cas). 

Depuis une approche dispositionnaliste attentive aux « plis singuliers du social », mais qui l’est également de la diversité des plis singuliers de l’instrumental qui équipent les dispositifs, l’articulation fonctionnelle des objets avec des dispositions ne s’accomplit donc que par le biais d’un travail soutenu d’alignement qui n’est jamais sans reste. 

En tant qu’agencement d’instruments, un dispositif a pour objectif de pénétrer le réel, de produire, de maintenir, de déplacer des pratiques et, par là même, d’engendrer des espaces de socialisation produisant des dispositions en conformité – ou à tout le moins en compatibilité – avec les rationalités qui prévalent à sa mise en œuvre. Mais le dispositif peut aussi être détérritorialisé si l’on veut parler comme Deleuze, car les prises qu’il offre, par lesquelles il invite à être saisi (ses programmes, sa raison d’être), peuvent elles-mêmes subir des conjonctures, perdre en légitimité et en efficacité. Surtout, elles peuvent être saisies par des manières d’agir, de penser, de sentir, d’évaluer, etc., qui ne correspondent pas nécessairement aux objectifs d’emprise et de normalisation du dispositif. 

Dans le cadre du dispositionnalisme composite que nous cherchons à préciser, c’est le commerce des dispositions (abrégés d’expériences passées) avec la variété des instruments des dispositifs (i.e. avec la diversité des appuis conventionnels des espaces sociaux qui « se tiennent », forment des totalités et constituent des « foyers d’expérience » – Foucault, 2008) qui se trouve au principe de la dynamique sociale. Aussi, pour comprendre ces ordres sociaux en tant qu’ils sont composites, assemblant individus et instruments dans des dispositifs, il faut :

-d’une part, repérer les fonctions stratégiques dominantes et les finalités prévalant à l’émergence des dispositfs (logiques de conception – médiations politiques), 

-d’autre part, saisir les manières dont coexiste et s’organise l’hétérogénéité des dispositifs dans une certaine consistance, une certaine stabilité (logiques d’assemblage – médiations organisationnelles), 

-il faut aussi appréhender les manières dont cette hétérogénéité est appropriée (logiques d’usages – médiations pratiques

-mais aussi la manière dont cette hétérogénéité est décrite à différents stades (logiques discursives – médiations sémiotiques) par celles et ceux qui sont en prise (c’est-à-dire soumis à ses forces socialisatrices) et aux prises avec elle (c’est-à-dire en tant qu’elle déclenche des dispositions plus ou moins ajustées aux nécessités qu’elle porte).

Si l’intérêt pour les dispositifs enjoint de décrire leurs assemblages hétérogènes et de mettre au jour les dépendances réciproques qui lient les différents instruments dont ils sont composés, il s’agit aussi de repérer les rapports que les individus entretiennent à ces éléments et la manière dont ils font sens pour eux et règlent leurs relations avec les dispositifs. 

*

Pour conclure, je souhaiterais rappeler que les pratiques ne peuvent être pleinement explicites que sous les conditions des dispositions et que celles-ci ne s’actualisent que sous les conditions d’un commerce avec l’assemblage d’appuis dispositionnels et conventionnels qui est au principe de tout dispositif. Sauf à tomber dans une forme de déterminisme, il est donc utile de ne pas considérer l’engagement dans l’action comme répondant à des causalités impératives, que celles-ci soient de nature dispositionnelle, contextuelle ou praxique. Et s’il est pertinent « de savoir, je cite là Bernard Lahire, d’une part, quel est le degré de contrainte exercé par le contexte sur l’action des individus et, d’autre part, quel est le degré de force ou de puissance de leurs dispositions incorporées » (Lahire, 2018 : 443), il est également important de considérer comment et sous quelles conditions de dispositif cette rencontre s’organise, se déploie dans la pratique et réforme ou fixe les appuis dispositionnels et conventionnels qui se trouvent à son principe. Or comme nous l’avons déjà souligné, du côté des dispositions, le social relève d’une grande variété de manières d’être au monde se référant à différentes structures sociales ; et du côté des dispositifs, l’instrumentalité épouse des formes hétérogènes (normes, règles, éléments de langage, individus, artefacts sociotechniques, etc.) qui se combinent dans des agencements situés, singuliers, plus ou moins institutionnalisés – d’où la difficulté de définir, comme dans le cas d’un champ ou d’un contexte, « ce qui en fait partie et ce qui n’en fait pas partie » (Bourdieu, 2015 : 484). 

L’attention aux dispositifs incite précisément à être vigilant à la diversité des situations pratiques de mise en relation des sujets sociaux porteurs de dispositions avec les différents appuis des structures et institutions sociales qui peuvent être des outils manipulables (e.g. un logiciel), des cadres d’action (e.g. une procédure) et, le plus souvent une configuration instrumentale hybride à laquelle se mêle des personnes (et ainsi former un dispositif). Autrement dit, il s’agit de considérer à parts égales, dans leur historicité et dans leurs relations, les structures incorporées (dispositions), les structures contextuelles (dispositifs) et les structures de l’action (interactions et pratiques). De fait, concrètement, le chercheur en sciences sociales ne peut se saisir d’un dispositif que par le biais de l’observation des interactions et pratiques qui s’y déroulent. Elles constituent pour lui les prises concrètes par le biais desquelles il va pouvoir identifier, pas à pas, les objets et les structures qui cadrent la pratique et définissent un espace social particulier de relations objectives irréductibles aux interactions et aux pratiques qui s’y déroulent. 

La dialectique dispositions/dispositifs invite à produire des appareils d’enquête qui s’appuient donc sur des relevés de pratiques observables, mais mis en regard de relevés de dispositions qui, elles, ne le sont pas. Il s’agit ainsi de conjoindre deux régimes d’analyse qui, pour l’un, fait plutôt la part belle à la détermination antéprédicative, aux structures et aux schèmes d’action, et, pour l’autre, à la contingence prédicative, à l’agency et aux interactions. C’est à ces conditions que le dispositionnalisme composite peut se donner les moyens pratiques de penser les manières dont les rapports au monde et aux personnes passent aussi par des rapports aux choses, et, ainsi, expliquer et comprendre la pluralité des logiques sociotechniques d’action.