Panel – De quoi les déveillances sont-elles le nom ? – Surveillance Studies Network 2026, Lille

Histoire de planter immédiatement le décor, permettez-moi de préciser ce que nous entendons par ce terme de « déveillance ». Par ce vocable, nous désignons les pratiques qui consistent à se préserver des actions potentielles et/ou effectives de sur-veillance, de sous-veillance ou d’inter-veillance conduites à l’égard d’un individu ou d’un collectif d’individus. La déveillance rentre en cela dans le domaine de ce qu’Erving Goffman a appelé des stratégies de contrôle de l’information sociale, en ce qu’elle relève de la mise en œuvre de méthodes visant à éviter que soit porter à la connaissance d’autrui des renseignements personnels, notamment s’ils sont susceptibles d’être tenus pour des attributs non-conformes à ce qu’il conviendrait qu’ils soient, eu égard à un point de vue normatif spécifique. Ceci étant précisé, permettez-moi de vous présenter les trois intervenant de ce panel et ce qu’ils entendent partager avec vous.

Nous venons tous les trois des universités, Paris Nanterre et Paris 8 et nous appartenons au même laboratoire, le Sophiapol, laboratoire interdisciplinaire de sociologie, de philosophie et d’anthropologie du politique, au sein duquel nous avons monté un programme de recherche autour des questions de surveillance et de clandestinités. Yann Bruna, maître de conférences en sociologie, prendra d’abord la parole pour évoquer les résistances aux diverses formes de surveillance qui s’exercent sur les populations adolescentes : celle, verticale, des parents, mais aussi celle, horizontale, exercée par les pairs, par exemple via les réseaux sociaux numériques. Face à ces interveillances numériques de plus en plus pressantes et oppressantes, Yann nous éclairera sur la manière dont les adolescents tentent de préserver des espaces d’autonomie, à prendre de la distance et à se déconnecter de ces veillances, et ce à partir de trois enquêtes qualitatives menées au cours des sept dernières années. Ensuite Andrea Gacacin, doctorante en sociologie, nous présentera, depuis une étude de cas issu du secteur bancaire, un exemple tout à fait singulier de déveillance institutionnelle relevant de la cybersécurité. Elle nous expliquera comment il peut être possible d’échapper à la surveillance, non pas en étant à la pointe des dispositifs de sécurisation, mais plutôt par la mobilisation de langages techniques obsolètes et la création d’opacité. Enfin, je fermerai le ban des interventions en partageant avec vous quelques réflexions théoriques sur les pratiques de déveillance numérique, d’aguets mal-veillants et d’habitabilité bien-veillante.


Yann BRUNA


Andrea GACANIN


Fabien GRANJON

J’aimerais, pour ma part, partir du fait que les dispositifs numériques ont notamment pour caractéristiques d’être pervasifs, de faciliter la production, le stockage et la diffusion de contenus variés (textes, sons, images), de permettre la création et l’entretien de liens à distance, de multiplier les possibilités d’échange et d’action (y compris en mobilité) et entre différentes entités (Internet of things, Internet of bodies). Ces dispositifs numériques facilitent la production et la « captation » de données diverses, notamment d’une variété de traces d’activités. Ces particularités mises bout à bout en font des outils de veillance particulièrement efficaces pour qui sait récupérer et traiter lesdites données, à commencer par les États et les entreprises. De surcroît, parce que ces capacités sont inscrites dans les scripts d’équipements et de services qui se répandent auprès d’une large majorité d’usagers de l’informatique connectée, elles permettent une extension du domaine de la veillance qui n’est plus seulement l’apanage de certaines institutions d’État pouvant exercer une sur-veillance sur leurs concitoyens, mais elles consacrent aussi des formes de veillance plus distribuées (inter-veillance), entre pairs, ainsi que des possibilités de sous-veillance (i.e. de veillance « bottom-up »).

Le domaine des Surveillance Studies a souligné cette évolution comme posant notamment un sérieux dilemme aux démocraties qui pourraient se laisser tenter par l’exercice d’un contrôle de plus en plus étroit de leurs opinions publiques et de leurs citoyens, en passant d’un modèle de surveillance sélective à un paradigme de surveillance de masse portant atteinte aux droits humains, à la vie privée, aux libertés civiles et pouvant rapidement déboucher sur un autoritarisme numérique. Nombre des chercheurs qui développent leurs travaux dans ce champ de recherche ont pointé le phénomène en évoquant l’émergence d’une surveillance ubiquitaire, d’une culture de la surveillance ou encore d’une omniveillance (Blackman, 2019). Ce régime d’aguets généralisé se trouve par ailleurs en parfaite concordance avec les évolutions du capitalisme contemporain qui en est l’un des moteurs centraux, porté un marché de la veillance en pleine expansion.

Aussi pourrait-on avancer – en le formulant depuis un vocabulaire foucaldien – que ce qui est spécifiquement mis en avant tient au caractère bio-techno-politique du pouvoir qui gouverne aujourd’hui les vies numériques, mais aussi hors du numérique, en les passant au tamis de plus en plus fin (et étendu) de leurs systèmes de veillance. Le bio-techno-politique, par la veillance généralisée qui en est l’un des principaux leviers, soumet les traqués aux intérêts des traqueurs qui les hiérarchisent, les inégalisent et les fixent dans des places qui ne leur permettent que superficiellement de s’épanouir. Certaines vies numériques (et souvent leur déclinaison « in real life ») ne sont guère vivables, non parce qu’elles sont frontalement dévalorisées et, par conséquent, reléguées dans la « pénombre de la vie publique » selon la formule de Judith Butler, mais, a contrario, parce qu’elles sont mises à nu, rendues transparentes car considérées comme individuellement sans valeur, autre que celle à tirer de l’exploitation des données qu’elles produisent. Sous les conditions bio-techno-politiques, nous assistons donc à un renversement de la relégation qui ne relève plus d’un retrait forcé et d’une marginalisation (par bannissement, emprisonnement, isolement, mépris), mais d’une surexposition dont le jet en pâture qui la caractérise se produit à l’ombre des scripts machiniques qui en opacifient les principes.

Toutefois il ne faudrait pas rabattre cette situation sur une forme d’aliénation dont les individus ne seraient pas capables de se défaire. Il est des manières de résister aux mal-veillances qui, surveillancielles ou interveillancielles, ouvrent des potentiels permettant de penser les assujettissements portés par les dispositifs sociotechniques et de s’en dégager. C’est précisément ce que nous appelons les  « déveillances », c’est-à-dire l’ensemble des mesures et des situations que ces résistances produisent, visant à se soustraire aux mal-veillances en réduisant, par exemple, la vulnérabilité des systèmes informatiques dont les usages, contenus et traces sont alors maintenus hors de portée afin qu’ils ne servent pas à identifier, à renseigner, à ficher, à faire ou à fournir des preuves utiles au contrôle des conduites et/ou à leur répression.

Il existe à l’évidence de multiples manières de contrer l’ordre bio-techno-politique (il en existe de mon point de vue au moins trois catégories), mais faute de temps je ne vous en dirai rien si ce n’est que, contrairement à ce qui a caractérisé les luttes contre le biopouvoir tel que défini dans une perspective (post)foucaldienne, c’est-à-dire une lutte pour la visibilité et la reconnaissance des vies déconsidérées, celles qui animent les combats bio-techno-politiques sous l’angle de la déveillance tiennent plutôt à des luttes pour l’anonymat et l’invisibilisation partielle ou totale. Ce sont des micropolitiques normativement fondées de la confidentialité et de la furtivité qui forment le front principal des luttes. Il n’est donc plus question d’un combat pour l’affirmation publique de soi et de sa communauté, mais d’une bataille pour ne pas se laisser tellement veiller (pour reprendre et détourner une formule foucaldienne). L’effacement qui était la condition du dominé au sein du biopouvoir devient, en l’espèce, la condition de possibilité d’une vie numérique bonne et permettant que l’espace numérique recouvre une habitabilité.

Ce terme d’habitabilité est devenu d’usage courant dans les recherches qui s’intéressent aux causes et conséquences du capitalocène. Il désigne la qualité d’un espace en tant qu’il permet d’être fréquenté, habité et en tant qu’il offre des potentialités nécessaires au déploiement de pratiques créatives, émancipatrices et de vies bonnes. La condition et la qualité de ces vies, bonnes parce que déveillées, nous proposons de l’appeler « bien-veillance », dans la mesure où elle repose sur un répertoire d’actions positives de faction visant, dans un esprit de solidarité, à être attentif aux autres et à ce qu’ils font pour être déveillés. Dans un environnement numérique, être soucieux d’autrui sous l’angle de la bien-veillance, c’est en premier lieu n’agir qu’en respectant le niveau d’exposition qu’il décide pour lui-même, ainsi que le crantage éventuel qui décline ce dernier en cercles réservés et l’aider à le déployer puis le maintenir. C’est aussi ne pas chercher à « en connaître » davantage que ce que celui qui montre a bien voulu porter à votre attention, à tout le moins sans son consentement. Il s’agit donc de prendre le contre-pied des opérations de « mal-veillance » qui épient à l’insu des épiés, viole leur intimité, leur arrache des données, les soumettent à un despotisme veillanciel automatisé, orchestré par des programmes algorithmiques et dont les extorsions qui ne disent pas leur nom sont maintenant traitées à grande échelle, à l’aide de la puissance de l’intelligence artificielle. La bien-veillance décrit ainsi une éthique des (dé)voilements et des niveaux de présence qui participe de l’habitabilité numérique. Elle est la condition éthique rendant chaque usager en capacité de questionner son niveau de visibilité/opacité, de s’interroger sur les seuils et les limites de ce qu’il montre et cache, ainsi que sur les raisons qui nécessitent d’en respecter les ajustements. En tant que système d’orientation éthique, la bien-veillance pousse à recouvrer individuellement et collectivement une lucidité et un discernement propres aux usages des TNIC.

À l’heure de la néoréaction thielo-trumpienne et des théories du dark enlightenment, la bien-veillance se présente, à tout le moins, comme un rappel aux Lumières, à la critique et à la nécessité de considérer, comme le formule Foucault, « ‘‘comment ne pas être gouverné comme cela, par cela, au nom de ces principes‐ci, en vue de tels objectifs et par le moyen de tels procédés, pas comme ça, pas pour ça, pas par eux’’ » (2004 : 171). Une attitude critique vis-à-vis du numérique ne peut donc se passer de réfléchir aux veillances qu’il autorise pour « s’en méfier, […] les récuser, […] les limiter, […] leur trouver une juste mesure, […] les transformer, […] chercher à [leur] échapper » (ibid.). Quant à l’habitabilité, elle touche à la préservation de la dignité humaine à l’ère numérique et pourrait, à ce titre, être traduite en droit. De la même façon qu’il existe une forme de droit à la disparition, un droit à l’oubli et un Règlement général sur la protection des données (RGPD), on pourrait imaginer que puisse émerger un droit à la déveillance qui instituerait la possibilité de « n’être pas tellement gouverné » par la veillance numérique, pour reprendre une nouvelle fois une formule de Foucault. Liée à la valeur juridique, cette habitabilité bien-veillante pourrait fonder normativement la protection des conditions de la vie numérique, notamment en prenant au sérieux les reliances qui ne cessent d’unir le vivant et les technologies, notamment via la veillance. 

Mais en dehors de sa valeur juridique, l’habitabilité bien-veillante invite également à prendre en compte les alliances, entendues comme les relations utiles pour résister aux atteintes à la vie privée : alliance avec des individus, des collectifs, mais aussi avec des technologies dans un commun bio-techno-politique qui n’est autre qu’un collectif en résistance dont les membres se déveillent et coopèrent grâce et dans ce collectif et tirent bénéfices de cette expérience conjointe de bien-veillance. Les capacités d’habitabilité sont en ce sens sociales et politiques. Elles sont des compétences « d’appropriation, non pas au sens légal du terme nécessairement, mais au sens de faire sien en produisant des habitudes, des couplages avec des peaux techniques » (Boullier, 2023 : 131). Les bénéfices sont individuels, mais ils sont aussi collectifs dans la mesure où ils doivent participer du maintien des alliances et des communautés déveillantes, c’est-à-dire de la trame relationnelle permettant précisément l’émergence des unes et des autres. Ce commun bio-techno-politique ne relève ni simplement d’une communauté d’appartenance, ni d’un simple environnement partagé, mais tient à des formes d’intelligence collective et d’agir alliés sociotechniques visant à établir un régime désurveillé de présence au monde numérique et des communalités (davantage que des communautés) dont les relations à proprement parler politiques relèvent moins d’un « faire partie » que d’un « prendre part ».

Les notion de déveillance, d’habitabilité bien-veillante et de commun bio-techno-politique visent à porter attention aux résistances à la surveillance et à répondre à la nécessité de « travailler constamment à l’ouverture des boîtes noires qui tendent à configurer les formes de vie au nom de ‘‘solutions’’ toutes apprêtées » (Chateauraynaud, 2019 : 195). Dans cette perspective, les sciences sociales critiques du numérique doivent prendre leur part pour développer un art de la déveillance, « en organisant la critique des technologies et l’explicabilité de leurs effets, et en les dénaturalisant de manière continue « (ibid. : 194).