Séminaire – Penser les surveillances – Université Paris 8/Paris Nanterre/Sophiapol
École doctorale Pratiques et théories du Sens
Affiche
Marie-Carmen Garcia (Université Lyon 1) : Amours sous surveillance
Bien… Bonjour à toutes et à tous. Je vous propose que nous ouvrions cette première séance du séminaire Penser les surveillances qui en comptera six au total et qui, vraisemblablement, débouchera sur une journée d’études dont nous vous dirons deux mots le temps venu.
J’emploie le « nous » parce que je ne suis pas seul dans cette aventure. Le présent séminaire est une collaboration Paris 8/Paris Nanterre, fidèle en cela au caractère bifide et interdisciplinaire de notre laboratoire Sophiapol, unité de recherche dont je remercie le directeur, Pascal Vallet, pour avoir soutenu cette initiative, remerciements qui s’adresse également à l’école doctorale Pratiques et Théories du sens de l’Université Paris 8.
L’emploi du « nous » est également la marque d’un autre collectif, celui du binôme que j’ai la chance de former avec mon collègue Yann Bruna qui devrait nous rejoindre sous peu quand il en aura terminé avec ses impératifs pédagogiques du jour. Ensemble nous développons un axe de recherche au sein du Sophiapol, autour des questions de surveillance à l’ère du numérique ; aussi Yann coanimera ce séminaire avec moi et il nous fera également part de ses travaux dans le cadre même du présent séminaire. Les trois premières séances ont lieu ici-même à l’UNIVERSITÉ PARIS NANTERRE dans cette salle D402, de 14h à 17h. Outre la présente séance, j’interviendrai mercredi 18 février autour du thème Penser les déveillances et les clandestinités et le mercredi 18 mars, ce sera Laurène Renaut qui viendra nous parler de Surveillance et contre-surveillance dans la djihadosphère.
Les trois séances suivantes se dérouleront cette fois à l’UNIVERSITÉ PARIS 8, au sein de la Maison de la recherche en salle A2-204, aux mêmes horaires, de 14h à 17h. Le mercredi 8 avril, Dimitra Laurence Larochelle interviendra sur le thème Corps sous surveillance ; le mardi 5 mai, ce sera Margot Déage qui exposera sur La réputation comme instrument de surveillance en milieu scolaire et enfin, le mercredi 3 juin, nous entendrons donc Yann Bruna qui s’est proposé de Questionner la « bienveillance » dans le cadre de la surveillance parents-enfants par géolocalisation.
Pour l’heure, nous avons la chance d’avoir parmi nous Marie-Carmen Garcia, sociologue, Professeure à l’Université Claude Bernard Lyon 1 en Sciences et techniques des activités physiques et sportives et notamment co-directrice du Laboratoire sur les Vulnérabilités et l’Innovation dans le Sport. Marie-Carmen Garcia travaille sur les rapports sociaux de genre et les représentations genrées au sein du champ sportif, mais elle a également travaillé sur le thème de l’extraconjugalité durable, travaux pour lesquels nous l’avons présentement sollicitée.
Dans le cadre du présent séminaire qui se propose donc de Penser les surveillances, cette thématique nous a particulièrement intéressée dans la mesure où elle se trouve au carrefour de nos intérêts de connaissance, puisque dans ses recherches Yann porte surtout attention aux phénomènes d’interveillance, c’est-à-dire aux pratiques de surveillance entre pairs et que, pour ma part, je m’intéresse aux phénomènes de clandestinité et de déveillance, c’est-à-dire aux raisons, aux manières et aux conséquences liées aux pratiques de furtivité.
Et de fait, l’extraconjugalité suppose, non pas systématiquement, mais en ses configurations les plus courantes une dialectique entre interveillance et déveillance, les uns et les unes essayant généralement de dissimuler à d’autres, la ou les liaisons qu’ils ou elles entretiennent en dehors de leur couple et/ou de leurs liaisons officiels. Ce jeu qui entraine le plus souvent la mise en œuvres de pratiques d’omission, de mensonge, de secret, de dissimulation, de travestissement peut être d’une infinie complexité et les protagonistes comme les relations qu’ils ou elles tissent entre eux peuvent donner lieu à des parcours et des trajectoires assez diverses, parfois tumultueuses, au principe de plaisirs et de bonheurs, mais aussi de déconvenues et de souffrances.
C’est de cette complexité la plupart du temps traversée de tensions dont traite Marie-Carmen Garcia dans deux ouvrages remarquables, publiés en 2016 et en 2021 aux Presses Universitaires de Lyon. Le premier livre s’intitule Amours clandestines. Sociologie de l’extraconjugalité durable et le second, quasi éponyme, Amours clandestines : nouvelle enquête. L’extraconjugalité durable à l’épreuve du genre. Or il se trouve que le préfacier du premier opus n’est autre qu’un éminent membre du Sophiapol, à savoir notre collègue Philippe Combessie. Avant que nous bénéficiions des lumières de Marie-Carmen Garcia, il nous a donc semblé heureux de proposer à Philippe de dire deux mots de cette recherche en parfait connaisseur qu’il est de la sociologie de la sexualité. D’ailleurs, il est intéressant de noter qu’à l’instar de cette sociologie de la sexualité, ou celle de l’univers carcéral dont Marie-Carmen Garcia et Philippe Combessie sont d’éminents représentants, les surveillance studies sont, elles aussi, marqué par une certaine hégémonie de la théorie foucaldienne qui, aussi heuristique soit-elle, tend toutefois à brider l’imagination sociologique et faire bégayer les recherches de ces différents domaines.
Avant de leur céder la parole, permettez-moi encore de dire deux mots supplémentaires, très rapides.
-D’abord que la lecture d’Amours clandestines, saisons 1 et 2, est tout à fait passionnante, à l’évidence pour un sociologue critique, entre autres choses parce qu’il est mis au jour que ces amours clandestines constituent un « bastion de la domination masculine », mais elle l’est tout autant pour qui, comme nous, s’intéresse aux phénomènes d’interveillance et de déveillance ordinaires. Au travers de l’enquête qui en constitue le cœur on voit bien comment se dessine des carrières de l’extraconjugalité durable, combien elles relèvent d’apprentissages, d’expériences, de compétences et de dispositions qui évoluent selon la place que l’on occupe dans le dispositif adultérin, la durée des liaisons et la configuration relationnelle qu’elles impliquent.
-Ensuite, s’il est évident qu’une problématique en termes de rapport sociaux de genre telle que développée par Marie-Carmen Garcia s’avère heuristique, la lecture des résultats de cette minutieuse recherche n’a cessé de confirmer mon intérêt personnel à mobiliser un cadre théorique qui mixerait approches interactionnistes et dispositionnalistes permettant de saisir de concert déviance et déveillance. Si, en l’espèce, Marie-Carmen Garcia met en lumière, je cite, « qu’il n’apparaît pas [chez les enquêté.e.s] de récurrence dans les récits d’histoire de famille [ni dans la pratique transgressive] de la norme de véracité », en revanche chez les déviants/déveillants auxquels je m’intéresse, il semble possible de repérer en d’assez nombreux cas, des formes de socialisation au secret, à la dissimulation, mais aussi des troubles identitaires. La disposition ne fait évidemment pas le comportement, mais quand elle rencontre des contextes propices à sa mobilisation, l’actualisation d’ajustements pratiques accointants devient toutefois plus probable. S’il n’y a pas de dispositions précoces à l’extraconjugalité, il est néanmoins sans doute des dispositions qui rendent plus aisés la mise en pratique de certaines nécessités qui sont liées à l’extraconjugalité. Les dispositions peuvent être saisies comme des penchants dont l’existence et la force dépendent de variations liées à des trajectoires biographiques. Une approche en termes de parcours ou de carrière peut très bien se coupler à une approche dispositionnaliste. L’extraconjugalité, surtout si elle s’avère durable, demande un contrôle du décontrôle pour parler comme Norbert Élias, elle invite à une disciplinarisation de la déviance dont on imagine mal qu’elle ne puisse donner lieu à la production, au renforcement ou à l’amenuisement de dispositions.
-Enfin, à la lecture de ces Amours clandestines, je n’ai cessé de me poser la question des liaisons covalentes qui scellent le pacte extraconjugalité/clandestinité. À plusieurs reprises, dans les témoignages recueillis par Marie-Carmen Garcia, on constate que les réprobations émanant des « trompées » tiennent, certes, à des jugements négatifs portant sur les écarts de conduite des conjoints, mais ces écarts de conduite relèvent tout autant de l’extraconjugalité en tant que telle que de la clandestinité qui l’accompagne. L’infidélité (i.e. le fait de déroger à la norme d’exclusivité sexuelle) vient mettre à mal un contrat explicite ou tacite, fragiliser un rapport de confiance, mais c’est la clandestinité et la furtivité qui « trompent » véritablement, c’est-à-dire qui viennent donner volontairement, d’une manière ou d’une autre, une idée erronée de la réalité.
Les infidélités sont à proprement parler vraisemblables, elles sont de l’ordre du possible, voire du probable si l’on en croît les statistiques, mais ce sont les faux-semblants qui les accompagnent la plupart du temps qui sont vécus comme insupportables. Si l’on peut passer l’éponge sur certains faits, les traces qui peuvent en rester ont peut-être autant à voir avec la chose sexuelle ou affective qu’avec le souci de dire la vérité. Et par ailleurs, on peut se demander si l’aspect clandestin n’est pas, lui aussi, l’objet du désir, ce qui pourrait expliquer pour partie l’échec relativement fréquent des mises en couple officielles d’amants qui jusque-là étaient des clandestins. Dans les amours extraconjugales, il est un jeu entre le montré et le caché qui construit une tension parfois permanente qui est à proprement parler excitante.
Pour terminer cette courte introduction et avant que nos ébats académiques, mouvements folâtres exprimant la joie du travail intellectuel ne commencent plus sérieusement, je voudrais bien évidemment remercier très chaleureusement Marie-Carmen Garcia d’avoir accepté notre invitation et à Philippe de nous offrir quelques prolégomènes.
Philippe Combessie
Marie-Carmen Garcia
Fabien Granjon (Université Paris 8) : Penser les déveillances et les clandestinités
Laurène Renaut (Sorbonne Université) : Surveillance et contre-surveillance dans la djihadosphère
Nous sommes réunis, ce jour, pour la troisième séance du séminaire Penser les surveillances et nous avons le plaisir d’accueillir Laurène Renaut pour une intervention intitulée « Surveillance et contre-surveillance dans la djihadosphère ». Notre invitée du jour a soutenu, en décembre 2023, une thèse en sciences du langage sous la direction de Julien Longhi, intitulée Le concept d’étrangeté dans la construction identitaire des cyber-militants de l’État Islamique. Ethnographie d’une djihadosphère entre 2018 et 2022. Dans ce travail doctoral, elle s’est affairée à produire une analyse du discours en ligne de militants et sympathisants salafistes djihadistes, le salafisme djihadiste étant une des trois formes du salafisme dont il existe aussi une composante quiétiste et une composante réformiste.
Le salafisme djihadiste a pour caractéristique centrale d’appeler à la violence et de prôner le djihad armé contre les ennemis de l’islam que sont les mécréants (non-musulmans) et les apostats (faux musulmans). Il invite donc à la guerre sainte qu’il considère comme le moyen principal pour parvenir au changement escompté, laquelle doit s’exercer contre les régimes impies à l’intérieur du Dar-al-Islam, mais aussi contre les ennemis lointains quand il est considéré que le territoire est occupé par une puissance non musulmane menaçante. Le salafisme djihadiste est donc, en quelque sorte, un salafisme radicalisé si toutefois on considère que la radicalisation répond à une balistique et que les radicalisé.e.s épousent des carrières qui ne sont pas seulement morales, qui ne sont jamais tracées d’avance et qui ne répondent pas nécessairement à des trajectoires-types. Les carrières des salafistes radicalisé.e.s sont moins le fruit de ruptures soudaines à la manière d’un passage à l’acte (bien que la radicalisation soit souvent présentée ainsi) que constituées par de multiples déplacements et par une mise en dispositions de manières de penser, de ressentir, de discourir qui correspondent davantage à des processus d’apprentissage-adhésion à une idéologie qu’à une forme d’endoctrinement-aliénation sur fond de pathologie, comme parfois les discours médiatiques et scientifiques se plaisent à les présenter. Surtout, il est possible d’identifier plusieurs catégories de salafisme djihadiste. Samir Amghar en distingue trois : le djihadisme islamo-nationaliste, le djihadisme internationaliste et le djihadisme partisan de la défense des musulmans. Le premier concerne des groupes soucieux de rétablir, dans leur pays d’origine, un État islamique. Le deuxième est, lui, transnational et entend lutter contre le nouvel ordre mondial, dominé par les États-Unis. Le troisième courant, aspire quant à lui à défendre les populations musulmanes opprimées par des puissances étrangères.
Quel que soit le type de lutte envisagé, on sait l’importance de la mise en publicité des motifs, des actes et des légitimations liés aux combats menés et, pour ce faire et en l’espèce, du recours aux médias à des fins de prosélytisme, de « rééducation » des apostats et aussi pour « semer la terreur dans le cœur des mécréants ». Le salafisme djihadiste n’échappe pas à la règle. Avant qu’Internet devienne le support central de la propagande salafiste djihadiste, les écrits papier et les documents audiovisuels sur K7 VHS ont très tôt été mobilisés, tachant de faire circuler des informations notamment organisées et diffusées par le Bureau des Services cocréé au mitan des années 1980 par un certain Oussama Ben Laden et dont l’objectif était initialement de sensibiliser le monde arabe, l’Europe et les États-Unis à la cause des moudjahidin afghans. Internet va très vite être mobilisé et le salafisme djihadiste va s’emparer des technologies numérique d’information et de communication au fur et à mesure de leur apparition : sites web, forums, blogs, UGC, réseaux sociaux, messageries cryptées. Assez paradoxalement on voit l’émergence d’un cyberdjihadisme qui déplace une partie de sa production de médias autonomes vers des plateformes mécréantes tels que Facebook, Twitter ou TikTok, l’ensemble tendant à construire une djihadosphère alimentée non plus seulement par des instances djihadistes dédiées, mais aussi par des militants et sympathisants qui produisent, diffusent, commentent et relaient des contenus djihadistes.
Cet élargissement médiatique du salafisme djihadiste est traversé par une contradiction majeure : une recherche d’audience qui chercherait une visibilité maximale et la volonté des salafistes de la djihadosphère d’agir en restant pour partie dissimulé, en cherchant à ne pas être repéré, identifié. D’un côté, maintenir une présence permanente et active en ligne et, d’un autre côté, échapper aux surveillances des plateformes, des agences de renseignement, de la police et se protéger des infiltrations. C’est plus particulièrement sur cette tension dans la djihadosphère entre le « montrer » et le « cacher », entre l’expression directe et la dissimulation, entre la surveillance, l’interveillance et la déveillance que nous avons demandé à Laurène de nous éclairer et nous la remercions chaleureusement de bien avoir voulu relever le défi.
















































