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Tribune — Triste Jubilé à Paris 8 — Kolektif EtiK

Tribune — Triste Jubilé à Paris 8 — Kolektif EtiK

L’Université Paris 8, sise à Saint-Denis, est l’héritière du Centre universitaire expérimental de Vincennes (CUEV), institution créée dans le sillage de mai 1968 pour conglomérer, à l’écart de Paris, les tenants d’une pensée critique radicale (étudiant.e.s et enseignant.e.s-chercheur.e.s). Elle fête, cette année, son cinquantenaire. Ce jubilé, expression formatée d’un marketing académique qui ne dit pas son nom, est évidemment l’occasion de rappeler, somme toute paresseusement, la Vulgate censée se trouver au cœur de l’esprit vincennois, dont on essaie de faire croire qu’il irriguerait toujours ce drôle d’écoinçon banlieusard de l’Alma mater. Il est toutefois des anniversaires faussement joyeux, tant ce qui est fêté relève davantage d’un passage obligé et d’une posture contrainte que de la célébration sincère d’une réalité qui serait toujours « à vif » et donc à (faire) vivre. La page « Paris 8, cinquante (ans) après » (https://cinquantenaire.univ-paris8.fr) du site web dédié à l’événement se résume à la mention « en construction ». Un passé qui ne saurait être le moteur d’un avenir est signe d’un présent défaillant.

On peut, bien évidemment, continuer à se réjouir d’un riche héritage en prenant la pause, mais à y regarder de plus près, le legs, pourtant estimable, n’est pas franchement assumé. Il nourrit surtout un simulacre. Si le cœur critique du CUEV bat encore au sein du corps universitaire dyonisien, force est de constater qu’il n’est pas sans montrer quelque signe de bradycardie. La pensée critique telle que mise en avant dans le cadre de ces tristes festoyances ne semble plus guère habitée. Elle n’est devenue qu’une vulgaire étiquette servant à singulariser l’institution sur le marché de l’enseignement supérieur dont l’entrée se voit dorénavant régulée par Parcoursup, nouvelle machine à sélectionner du ministère. Même les formules originellement chargées de sens – « Paris 8 Université-monde » (157 nationalités présentes) – en viennent à sonner comme des slogans éculés teintés de cynisme, en une période où des migrant.e.s réfugié.e.s dans les locaux de l’Université sont finalement livré.e.s à la préfecture de police (acte récompensé d’une légion d’honneur) et où le dispositif « Bienvenue en France » empêchera, de fait, nombre d’étudiant.e.s extra-européen.ne.s, et au premier chef les plus pauvres, de venir faire leurs études supérieures au sein de Paris 8 ou d’une autre université.

Le rythme cardio-critique de Paris 8 est aujourd’hui bien trop faible pour mobiliser les forces vives nécessaires afin de s’opposer efficacement à ces mesures. Pour quelles raisons ? Ces dernières sont sans doute multiples, mais il nous semble pouvoir avancer qu’une partie des personnels (titulaires et précaires) est épuisée ; rincée par les affres qu’elle a à subir au quotidien. Voilà des mois (des années en certains cas), qu’à Paris 8, les conditions de travail se détériorent sans qu’aucune solution ne soit apportée par les tutelles qui en ont pourtant le devoir moral et la responsabilité légale : invectives, insultes, violences physiques, agressions sexuelles, pressions psychologiques, harcèlement moral, diffamation, dénonciations calomnieuses, etc. Malgré la multiplication des signalements pour atteinte à l’intégrité physique et à la santé mentale des salariés, les nombreuses déclarations de dangers graves et imminents (DGI), l’explosion des arrêts de travail pour souffrance au travail ou encore les notifications répétées du médecin en charge de la prévention et de la santé du personnel, les avanies endurées ne cessent de prendre de l’ampleur.Force est aujourd’hui de constater, qu’à Paris 8, la souffrance au travail relève d’une forme d’ordinaire et, de toute évidence, est devenue une politique de gestion des personnels.

Celles et ceux qui y subissent offenses et outrages ne sont pas entendues. Pis, ils/elles sont  ignoré.e.s et souvent sommé.e.s de se taire. Le comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travailne joue plus son rôle de traitement des alertes et ne diligente plus d’enquêtes ; il sert en revanche à identifier les gêneurs. Les nécessités légales (traitement rapide des DGI, octroi de la protection fonctionnelle, etc.) sont bafouées, les dysfonctionnements administratifs monnaie courante (commissions et conseils exangues, procurations fantômes, etc.) et certains services maintenus inopérants, à l’instar de cette fantoche commission disciplinaire dont la seule utilité est de dédouaner la direction de l’Université de son attentisme coupable. Quant aux syndicats, quand ils ne sont tout bonnement pas à la solde de la Présidence, ils apparaissent désarçonnés par tant de troubles dans le formalisme du « dialogue social », ne savent plus comment procéder et se recroquevillent parfois dans une bureaucratie procédurière, réconfortante mais inopérante. Car les procédures internes de signalement et de traitement des souffrances sont systématiquement et volontairement ralenties, empêchées, ignorées, invisibilisées, déclarées avoir été prises en compte, alors qu’il n’en est rien. In fine, les harcelé.e.s sont même, parfois, habilement requalifié.e.s en harceleur.e.s, tandis que ces dernier.e.s sont systématiquement écouté.e.s quand ils/elles ont l’audace de se dire martyres. La tactique de l’inversion victimaire permet aux tutelles de jouer le couplet de la complexité (« vous n’avez pas tous les éléments du dossier » ; « chacun a sa part de torts ») et, évidemment, de ne rien faire. Se sachant bénéficier d’un blanc seing, voire en certains cas de ce qui ressemble à des encouragements, les salauds persistent donc, sans jamais signer.

À cela doivent s’ajouter d’autres formes de déchéance, plus directement liées au « style » de la direction actuelle de l’Université. Cette dernière est frappée d’hybris : tendance narcissique à exercer le pouvoir, orgueil abyssal, autovalorisation, confiance excessive en son propre jugement, dénigrement systématique des opposants, impunité, impulsivité, incompétence occultée, etc. La Présidence couvre nombre d’abus de ses « alliés » (dépenses somptuaires, tourisme académique, dérogations à la loi, etc.), se dégage à bon compte de ses responsabilités (affirmer ne pas pouvoir agir au sein des IUT de Tremblay et Montreuil, oblitération des situations de crise), s’absout des conflits d’intérêt dans lesquels elle baigne (un des vice-présidents à la recherche continue parallèlement à diriger le plus important laboratoire de l’établissement), se délivre des autosatisfecit (être incapable de tracer plusieurs millions d’euros relèverait d’un « travail budgétaire satisfaisant », quand bien même il aura justifié le gel quasi complet des recrutements en 2019 et donc la destruction d’emplois), bafoue les décisions des composantes prises démocratiquement (e.g. quant aux attendus des formations), se livre à des tractations douteuses (e.g. avec le rectorat pour conserver les bons bacheliers dans son giron), ment à l’envi, accuse, fustige, intimide (mesures disciplinaires non justifiées)… Et de temps en temps, ce déferlement de malversassions est ponctué d’un aveu : d’incompétence (notoire en bien des domaines – « je ne sais plus quoi faire »), de népotisme (« que voulez-vous que je fasse, je pars en vacances avec lui ») ou d’une autre nature ; les demi-confessions étant censées calmer le jeu et faire la démonstration que s’il y a « erreur », celle-ci serait bien humaine et pardonnable.

En 1969, date de création du CUEV, était publié, en Allemagne le travail de Norbert Élias sur La Société de cour. Il y analysait notamment la primauté du paraître. 50 ans plus tard, plutôt que de simuler de jubiler du jubilé, il serait plus utile de se pencher, à Paris 8, sur la société de basse-cour qui aujourd’hui en préside la destinée. La tête haute bien que les pattes dans la fange, les coqs et les porcs administrent, en mêlant les manières de l’Ancien Régime à celles du « nouveau monde ». Si Paris 8 reste expérimentale, c’est aujourd’hui parce qu’elle se présente comme le laboratoire d’une alma mater(dolorosa) livrée au pouvoir absolutiste d’une clique sans vergogne qui applique sans ciller les politiques néolibérales d’une macronie dans laquelle elle se reconnaît et les formes de management qui y correspondent. Le service public d’enseignement supérieur n’a qu’à bien se tenir et ses personnels obéir ou partir (avant d’y laisser leur santé et leur dignité) ; l’extension de la rupture conventionnelle aux agents de l’État donnera, hélas, quelque efficace additionnelle à la sommation. 

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