Séance collective – intervention F. Granjon

Du dégagisme théorique dans les sciences sociales

Suite au courriel de Claire j’ai proposé de dire deux-trois mots sur la manière dont la théorie est malmenée en certains espaces des sciences sociales qui considèrent, sous divers aspects, que l’effort de construction théorique serait inutile, voire conduirait à des impasses. Il est évidemment des espaces de production scientifique au sein desquels le travail théorique est maintenu, d’autres où l’on assiste à un réarmement dynamique dudit travail théorique autour de particularismes qui auraient néanmoins tendance à réfuter les prétentions à l’objectivité et qui relèvent aussi, en certains cas, davantage d’un rhabillage notionnel que d’une véritable créativité analytique Toutefois, il est aussi des microcosmes académiques qui tendent à vouloir se débarrasser de tout « encombrement théorique » et c’est cette désaffection pour la théorie que je voudrais évoquer.

Les quelques réflexions que je me propose de partager avec vous ne sont pas l’aboutissement d’une enquête en bonne et due forme, mais entendent, bien plus modestement, rendre compte d’une expérience personnelle parfois prise en note et de ce que la traversée de différentes régions épistémologiques, disciplinaires et institutionnelles m’a permis de constater à plusieurs reprises, sans pour autant avoir la capacité de pouvoir évaluer l’importance du phénomène.

N’ayant par ailleurs qu’une dizaine de minutes, je serai également obligé de conduire l’exposé au pas de charge ce qui m’obligera à le mener aussi sabre au clair. Vous m’en excuserez… ou pas.

Dans leur avant-propos de Pour une nouvelle sociologie classique (Le Bord de l’eau, 2016), Alain Caillé et Frédéric Vandenberghe écrivaient ceci : 

« Quand la sociologie ne se réfugie pas dans un jargon obscur ou dans une mathématisation impénétrable, qui lui confèrent un semblant de scientificité, son propos est si proche du sens commun (avec des citations verbatim des entretiens) ou du café du commerce (avec des observations minutieuses de situations ordinaires), que l’on se demande ce qui la différencie d’une simple description sociographique, voire de la littérature réaliste ou du journalisme d’investigation » (2016 : 15-16).

Et quelques pages plus loin, ils précisaient ceci :  

« Ceux et celles qui se définissent principalement comme des chercheurs empiriques (les ethnographes, les interviewers et les statisticiens) ne sont pas vraiment taraudés par les questions théoriques et conceptuelles. Le plus souvent, les théories ont pour eux un usage purement décoratif et les questions conceptuelles sont rapidement résolues et dissoutes dans une série de références obligées à quelques écoles de pensée contemporaines qui sont loin de faire l’unanimité au sein de la discipline : réalisme critique, néomarxisme, théorie des acteurs-réseaux, pragmatisme, interactionnisme symbolique, ethnométhodologie, etc. Toutes ces références, ajoutent-ils servent davantage d’’’étiquettes’’ avec fonction indicielle des courants théoriques dont on est solidaire que de véritables indicateurs d’une quelconque élaboration conceptuelle » (2016 : 20-21).

Sans adhérer pleinement à l’état des lieux qu’ils dressent, Caillé et Vandenberghe pointent à mon sens deux élément importants : 

-d’une part, le désintérêt de certains collègues pour une réflexion épistémologique s’interrogeant sur les conditions de production des sciences sociales, sur la manière dont peut s’élaborer un travail d’élucidation du réel ;

-d’autre part, et c’est là une conséquence de ce qui précède, un désaveu de la nécessité de la construction d’objet, un reniement de l’utilité de problématiser et donc de la théorie. 

L’opération scientifique centrale se résumerait alors pour l’essentiel à décrire et à faire comme si le réel avait toujours l’initiative, comme si le vecteur épistémologique devait toujours aller du réel au rationnel. Aussi, dans cette perspective, les raisonnements explicatifs, compréhensifs et normatifs ne sont le plus souvent considérés que comme des cogitations secondaires, voire spécieuses ou à tout le moins se déduiraient, en quelque sorte logiquement, de l’observation ou de l’interrogation directe du terrain, sans recours à aucune médiation théorique. L’empirisme semble donc avoir encore de beaux jours devant lui.

À exposer la chose ainsi, cela pourrait paraître un rien exagéré, voire caricatural, mais force est de constater que le fétichisme du terrain est bel et bien une posture de recherche revendiquée par certains, tel ce collègue, économiste de profession, membre d’un des conseils centraux de mon université, qui, chargé d’évaluer un projet de recherche particulièrement bien fondé en théorie, conclut son rapport par un avis, certes favorable quant au financement à apporter audit projet, mais à condition, ajouta-t-il avec ironie, de s’assurer que les subsides serviraient bien à « faire du terrain » et pas, je le cite, « à jouer à bon compte au savant ». Il va sans dire que ledit collègue n’a sans doute aucune appétence pour mener ce travail patient sur les concepts, les catégories analytiques, leur historicisation et leur transversalité qu’évoque le texte de présentation de notre séminaire.

Plus récemment, c’est Bernard Lahire qui, avec ses propositions pour l’élaboration d’une science sociale du vivant, a remis les pieds (les deux) dans les plats de l’empirisme béat qui ferait du positionnement théorique une posture arbitraire vis-à-vis du réel et de l’idéalisme subjectiviste qui ferait fi de l’existence des structures sociales. Dans Les structures fondamentales des sociétés humaines (La Découverte, 2023), il  insiste par exemple sur le fait que, je cite : « les sciences ne sont pas des constructions culturelles comme les autres, mais qu’elles parviennent à saisir [en les théorisant] des propriétés du réel [qui leur préexistent,] nous permettant d’agir sur lui en connaissance de cause » (2023 : 907). Et dans le livre d’entretien qui fait suite à cet ouvrage, à savoir Vers une science sociale du vivant (La Découverte, 2025), interrogé sur la décrédibilisation de la synthèse et de la théorisation considérées comme « un travail en cabinet », il répond ceci, je le cite de nouveau :

« D’une saine recommandation faite aux doctorants d’entrer dans le métier de chercheur en sciences sociales en menant une enquête originale on est progressivement passé à une sorte d’idéalisation des ‘‘données de première main’’ ou, en sociologie, du ‘‘terrain’’, redoublée d’un discrédit jeté sur les tentatives de recherche plus ambitieuses, et sur tout questionnement plus vaste nécessitant un travail de synthèse » (2025 : 74-75).

Autrement dit, la disqualification du travail théorique et synthétique vient, d’après Lahire, du manque d’ambition des social scientists quant à la nécessité de construire une science sociale générale et du fait que ceux-ci se contentent aussi de la manière dont est organisée la division du travail scientifique avec ses découpages institutionnels en disciplines corporatistes et ses tendances à l’hyperspécialisation qui empêchent les dialogues créatifs et qui conduisent donc, in fine, à un appauvrissement théorique. Jean-Claude Passeron défend, me semble-t-il, une approche similaire autour de l’idée d’« indiscernabilité épistémologique » des sciences sociales que son l’histoire, l’anthropologie et la sociologie, qui traitent de l’activité humaine comme un tout. Ils rejoignent en cela les deux auteurs précédemment cités qui, eux, rappellent que les pères « fondateurs ont envisagé leur sociologie comme un genre de métadiscipline fédérative qui unifierait les diverses sciences sociales […] sous une même bannière » (2016 : 36) Et d’ajouter :

« Aucun d’entre eux ne la pensait [la sociologie] comme une simple accumulation d’enquêtes de terrains, ils l’ont plutôt conçue comme une philosophie sociale, morale et politique empirique qui intègrerait la recherche sociale et historique dans le cadre d’une présentation et d’une interprétation systématiques de l’évolution des sociétés » (ibid.).

Donc si l’on en croit les collègues que je viens de citer, la défaite de la théorie serait due à l’hyperspécialisation, au cloisonnement disciplinaire et, corrélativement, au manque d’ambition interdisciplinaire, alors qu’il s’agirait d’étudier dans la version « Caillé-Vandenberghe » « les différentes branches des sciences sociales et [d’]en explore[r] les connexions et les relations afin de mettre à profit ce qu’elles ont en commun » (ibid.) et dans la version lahirienne de départiculariser les recherches pour s’attarder davantage au général. « On peine, précise Lahire, à produire de la connaissance sociologique un tant soit peu générale et transposable à d’autres contextes (2025 : 129-130). Et il précise, je cite :

« Par exemple, lorsque les chercheurs tiennent à soigner un peu trop le récit de telle ou telle séquence d’événements pour la rendre vivante, captivante, émouvante, sensible ; exotique, ou veillent à faire apparaître le plus possible les paroles des enquêtés, les extraits d’archives, les notes d’observation en faisant disparaître tout cadre théorique et problématique structurant, c’est souvent le signe d’un renoncement progressif à toute ambition scientifique et d’une soumission à des attentes littéraires de dépaysement ou de ravissement, plutôt qu’aux attentes scientifiques de compréhension » (ibid. : 130).

Cette remarque fait inévitablement penser, entre autres choses, à certaines formes de sociologie narrative qui renoncent à la théorie pour y préférer le style, qui renoncent à l’analyse pour y préférer le récit, qui privilégient l’anecdote à la preuve et qui tombent in fine, me semble-t-il, dans ce piège qui les amènent à considérer que le concept est l’ennemi du bien penser. L’argument le plus souvent avancé étant que la théorie emprisonnerait la pensée et déciderait d’emblée des résultats de l’enquête, considérant ainsi que le travail de recherche devrait se contenter d’enregistrer un réel en attente, réel que l’usage de la théorie falsifierait. On peut aussi penser, au linguistic turn qui fait avant tout des sciences sociales des récits fondés sur des micro-cas singuliers et remet par exemple en question « les prétentions objectivistes de l’historien [comme du sociologue], en soulignant [qu’ils sont avant tout des écrivains] et [en insistant sur] le caractère subjectif de [leurs] points de vue et [leurs] choix politiques implicites » (Pascal Engel, « Le tournant particulariste des sciences sociales », Communications, n° 114, 2024 : 198).

Ceci étant précisé, peut-on identifier d’autres causes au désintérêt, voire au dénigrement du travail théorique dans le champ des sciences sociales ? À mon sens, il est effectivement d’autres raisons qui mènent au désengagement théorique, raisons que je me contenterai de rapidement pointer eu égard au temps qui m’est imparti et que je présenterai comme autant de travers :

-on peut, je crois, identifier un premier travers, appelons-le « basiste », qui tient à certains styles sociologiques ou plutôt à leurs versions crispées, s’inspirant par exemple de la théorie ancrée, de l’ethnométhodologie ou de l’analyse de conversation qui estiment que le terrain doit être en quelque sorte le guide suprême de l’enquête, dont tout doit émaner, et ce, au risque de réduire la nécessité de rendre raison du monde à une forme d’herméneutique sociale se contentant par exemple de produire des comptes rendus de comptes rendus. Il s’agit alors d’effectuer des descriptions denses du réel et de prendre au sérieux les représentations et verbalisation des enquêtés, mais jusqu’à considérer ces derniers, au principe de l’accountability, comme les analystes les plus légitimes et pertinents des situations dans lesquelles ils se trouvent : « ne rien dire de ce dont on n’a pas fait directement l’expérience » est le mantra préféré des idolâtres de l’indigénisme épistémique. En ce cas, la théorie, entendue comme système conceptuel permettant de saisir d’un certain point de vue les morceaux de réalité auxquels on s’intéresse, n’a pas franchement lieu d’être et se confond au mieux et pour l’essentiel avec des recommandations méthodologiques. 

-Sans qu’il y ait nécessairement de liens avec ce travers basiste dont les zélateurs peuvent par ailleurs développer des méthodes d’enquête très sophistiquées, il est un autre travers qui lui ressemble mais qui, lui, ne revendique aucune rigueur méthodologique et qui consiste à considérer que tout sujet social est un chercheur en puissance. Ce travers que l’on pourrait qualifier d’« égalitariste » est en quelque sorte un ranciérisme mal digéré consacrant tout individu comme chercheur au principe de l’égalité des intelligences. Toute activité de réflexion serait recherche et il n’y aurait pas de raison de distinguer la recherche scientifique de la simple cogitation. Poussé à son comble, le travers égalitariste se fait alors facilement rejet de l’activité scientifique, de la théorie, de la construction d’objet qui sont décrites comme des moyens de réserver la recherche à une caste de privilégiés.

Ainsi peut-on lire, dans certains ouvrages récents, qu’il s’agirait de ne rien garder du passé sociologique (dont il faudrait donc faire table rase) et de surseoir au modèle séculaire de la sociologie en en contestant toutes les armatures épistémologiques et les méthodes de preuve cohérentes. Il s’agit donc de ne rien garder et de quitter les rivages des sciences sociales méthodiquement mises en règles pour engager des voyages vers les multiples archipels de la recherche-action/création dont le geste fondateur consiste à destituer complètement le chercheur des prérogatives qui sont censées lui revenir et en faire un expert aux « privilèges » exorbitants. D’aucuns se proposent par là même de lutter contre ce qui est considéré dans le sillage de Miranda Fricker comme des « injustices épistémiques » par l’instauration, je cite, d’une pratique de recherche « de l’errance » appelant à un bricolage constant qui ne nécessite aucun préalable relevant de l’ordre de la scientificité.

-À cette aune, la théorie se confond aisément avec le simple fait de « réfléchir ensemble » en faisant fi de tous les appuis conventionnels de l’action scientifique, et ce, au point de considérer qu’il ne s’agit plus de produire des données, des preuves, des connaissances et des « résultats d’enquête », mais seulement de renforcer les capacités d’action et de réflexion de celles et ceux en quête d’eux-mêmes, avec qui l’on expérimente de concert, censément à des fins d’autonomisation de tou.te.s. Cette indiscipline va souvent de pair avec un troisième travers, une sorte de « réflexomanie » équipée d’outils d’auto-analyse, qui tend à amalgamer savoirs et formation de soi. Permettez-moi, à ce propos, de citer une nouvelle fois Lahire qui écrit dans Vers une science sociale du vivant, ceci :

« S’interroger sur nos outils, nos points de vue, nos échelles d’observation, nos intérêts de connaissance, nos rapports aux valeurs ou nos propriétés sociales fait partie intégrante de notre travail. Mais quand cette réflexivité prend trop de place, c’est la réalité qui disparaît peu à peu. Une réflexivité pratiquée avec parcimonie est nécessaire, mais il devrait paraître tout aussi évident que l’objectif final n’est quand même pas de parler de nous. […] Il s’agit d’apprendre des choses du réel. […] Mais même dépourvue de narcissisme, la réflexivité ne peut constituer l’alpha et l’oméga de la recherche en sciences sociales, en se substituant à la tâche d’analyse d’une réalité indépendante de soi » (2025 : 33-34).

Les « réflexomanes » se gargarisent en effet facilement de leur personne. Pleins d’eux-mêmes et raccordés au « tout à l’ego », ils ont tendance à prendre la recherche pour un bassin de décantation de leurs excrétions narcissiques et à remplacer la production de connaissance théoriquement fondée par un essayisme consistant surtout à parler de soi. D’aucuns considèrent, ainsi, que leur seule subjectivité reste leur meilleure auxiliaire de recherche. Vénérant l’expérience vécue du sujet connaissant, laquelle vaudrait toutes les constructions d’objet, ils estiment prouver en éprouvant. Les discours dispendieux de soi qu’ils font passer pour des enquêtes ne sont pourtant, la plupart du temps, rien d’autres que les expressions d’un empirisme sensualiste visant à construire une figure de soi en conformité avec les projections que l’auteur se fait évidemment de lui-même et qui prend ses propres vertiges (c’est-à-dire littéralement, une impression que les objets tournent autour de son ego) pour des principes explicatifs au fondement d’une rationalité scientifique. Le sociologue et ses représentations remplacent ici la théorie, car sa qualité de sujet social lui donnerait un accès à ce qui se passe pour d’autres sujets sociaux, sa subjectivité augmentée d’autres savoirs lui servant de cadre interprétatif pour le développement d’une forme de sociologie Gonzo.

-Un autre de ces travers (le quatrième donc), est celui, bien plus classique qui relève d’une forme de dogmatisme conceptuel dans la mesure où il tient moins au rejet du théorique en général qu’à un rejet des modèles d’analyse qui ne seraient pas issus des travaux menés au sein du collectif, de l’équipe, du laboratoire, de l’école, ou encore du camp de celle ou de celui qui s’y adonne. Il s’agit donc, la plupart du temps, d’une conséquence de cette fâcheuse disposition à l’oblation-dévotion qui régule nombre des espaces du champ universitaire et qui généralement s’accompagne de condescendance et de condamnations : « Ma théorie est mieux que la tienne, d’ailleurs la tienne n’existe pas » ou, plus communément, « la tienne est défaillante ». On connaît par exemple par cœur le refrain chanté en toutes les tonalités : « ce n’est pas de la science, c’est du militantisme » dont les variantes « c’est de l’idéologie », « c’est de l’islamo-gauchisme », « c’est du wokisme » constituent les principaux tubes du carnet de chant des néo-réacs.

Mille cas pourraient être ici présentés, à l’instar, par exemple, de ce qui a été décrit comme la « querelle allemande des sciences sociales », controverse entre Karl Popper et Theodor Adorno, le premier accusant les tenants de la Théorie critique d’être des « irrationalistes » et des « destructeurs de l’intelligence » et d’affirmer, je cite, qu’il ne pourrait jamais « prendre leur méthodologie (quoiqu’on entende par-là) au sérieux d’un point de vue intellectuel ou académique » (1979 : 238).

L’ouvrage qui collige ces échanges a été publié en 1979 en français. Il comprend notamment une réponse d’Adorno à Hans Albert qui défendait Popper, au sein de laquelle il précise, je cite, que « si ses concepts veulent prétendre à la vérité, la sociologie critique se doit en même temps d’être critique de la société » (1979 : 99). Il ajoute également que la sociologie qui renonce à une théorie critique de la société, « n’ose plus penser l’ensemble, parce qu’il n’y a plus d’espoir de la changer » (ibid. : 105). Or, affirme-t-il encore : « Ce n’est que pour celui qui peut penser la société comme autre que celle qui existe, qu’elle devient problème selon la terminologie[-même] de Popper » (ibid. : 104). En science comme en politique, la théorie sert en effet à produire des analyses du monde, des diagnostics du présent, à les mettre en débat et par ces débats à produire des outils conceptuels plus affinés permettant d’autres analyses du monde. Elle sert également à se mettre d’accord ou en désaccord, à nourrir des collectifs et des programmes d’action sur ce qu’il s’agirait ou non de mettre en pratique, même si comme Passeron, on peut penser, et je cite là ce dernier dans Un itinéraire de sociologue, qu’il n’y a pas : « de relation nécessaire entre la ‘‘vérité scientifique’’ d’une description ou d’une interprétation sociologique […] et les conséquences collectivement ‘‘utiles’’ ou politiquement ‘‘révolutionnaires’’, que la diffusion d’une telle analyse pourrait avoir sur les stratégies des partis politiques ou celles d’autres acteurs sociaux » (2025 : 602). 

Reste que sous les auspices de la critique, la théorie n’est pas une fin, mais bien un moyen de fécondation. S’en passer revient à une stérilisation de la pensée… comme de la pratique, et à s’empêcher de faire de la sociologie une praxéologie. Mais cela ne veut pas dire, comme le souligne une nouvelle fois Passeron, qu’il existe une relation de détermination causale entre « la ‘‘vérité sociologique’’ d’une interprétation historique et l’’’utilité sociale’’ de ses applications » (ibid. : 606).

-Enfin, cinquième et dernier travers dont je ne dirai que deux mots pour ne pas trop déborder et que je qualifierai d’« opérationnaliste » : celui qui se débarrasse à bon compte des problèmes sociologiques pour ne considérer que des problèmes sociaux, considérant que la théorie ne vaut que quand elle se met entièrement au service de l’engineering social et du problem solving. Les sciences sociales et leurs outils ne deviennent ici acceptables que s’ils se laissent inféoder à une demande sociale toujours singulière, singularité qui intime évidemment de ne rien dire de la structure d’ensemble des rapports sociaux. Les seules théories qui valent sont celles qui, soit disant au plus près des réalités, n’ont pas d’autre prétention que de proposer une rationalisation sectorialisée de l’activité humaine et de formaliser en des modèles instrumentaux des savoirs pratiques, professionnels et d’expérience dans une perspective utilitariste, c’est-à-dire des savoirs pour l’essentiel mobilisables dans le procès de reproduction d’une sphère d’activité quelconque, à commencer par celle que constitue le champ académique.

Si, comme le suggèrent Luc Boltanski, Arnaud Esquerre et Jeanne Lazarus dans un numéro récent de la revue Communication (n° 114, 2024), la crise permanente de la sociologie comme discipline et comme pratique l’élucidation du réel, tient notamment à la difficulté à instaurer une limite entre son intérieur et son extérieur et à défendre des compétences spécifiques susceptible de particulariser les enquêtes et les analyses sociologiques, il ne fait guère de doute que l’abandon, voire le dénigrement du travail théorique ne peut aller dans le sens que d’un affaiblissement des sciences sociales. Leur défense, précisent les trois sociologues, ne peut reposer que « sur [leur] capacité à se structurer autour des questions qui [leur] sont propres ». Et d’ajouter : « la sociologie ne peut faire l’économie d’une réflexion sur ce qu’elle propose, car la description de la réalité ne suffit pas à la rendre politiquement utile ». En cela, le théorique semble plus que jamais nécessaire…